En Direct de l'Enfer
-Dis-toi bien que ça me fait plus mal qu'à toi, de devoir en venir à cette extrémité, mon Pat, soupira monsieur Marchant en déposant la dernière caisse de matériel en arrière de la Dodge Caravan. Mais j'ai pas le choix, si je veux continuer à survivre...
Le jeune homme souffla sur le toupet roux qui lui descendait sur les yeux, profondément contrarié.
-Je veux bien essayer de comprendre pourquoi vous me sortez de votre local, mais c'est pas la première fois que j'ai un peu de retard sur le loyer. Avec la pandémie partout dans la province, c'est encore moins évident de trouver un boulot à temps partiel tout en continuant de faire de la radio.
Monsieur Marchant referma le hayon en grimaçant et s'essuya le front en sueur. Il s'appuya les fesses sur le rebord du véhicule.
-Tu sais que je t'aime bien, le jeune. J'adore ce que tu fais, que ce soit ton émission d'opinions et toutes les chansons que tu fais jouer l'après-midi. Une bonne partie de la ville t'en parle sûrement d'ailleurs : ça les aide à traverser la période de merde qu'on vit en ce moment. Ces restrictions, toutes ces... ( Il agita la main mollement. ) nouvelles mesures qui s'ajoutent... on en voit pas le bout. Ta petite émission, ça égaye le quotidien des citoyens.
Pat haussa les épaules. C'était pourtant vrai : il ne comptait plus les fois où des gens l'arrêtait dans la rue pour le féliciter de son travail. Il n'avait pas la visibilité des grandes chaînes radiophoniques de la région, mais il savait rejoindre la communauté par ses propos justes et rassembleurs, ainsi que par son choix de mélodies. Avec les vagues successives de confinement qui leur tombaient sur la tête, tout le monde avait besoin d'une présence pour les accompagner et Pat remplissait ce rôle à la perfection.
-On est pareils, toi et moi, dans le fond. J'ai aussi besoin de toi d'une rentrée d'argent frais et j'ai eu une offre d'un marché alimentaire de la ville. Ils veulent un petit local pour pouvoir administrer les commandes et les arrivées.
-Et c'est moi qui écope ?
Ce fut au tour de monsieur Marchant d'hausser les épaules en détournant le regard.
-Tu pourras toujours émettre de chez toi, non ? C'est pas vraiment une question d'espace ?
Pat fourragea dans ses poches de jeans et en extirpa son trousseau de clé. Il dénicha celle de la Dodge en soupirant.
-Non, je suis à l'appartement de mes parents... j'ai déjà fait des tests avec une antenne bricolée, mais les ondes ne passent pas très bien. Sans parler de leur voisine du dessus, madame Zirca, ajouta-t-il avec une moue de dédain en détachant chaque syllabe du nom, qui a peur que ce soit une tentative de faire entrer le 5G dans la place. Elle croit dur comme fer que je veux prendre le contrôle de sa cervelle ou un truc du genre...
Son interlocuteur croisa les bras en opinant du chef.
-Ah oui, les complotistes sont partout, maintenant, pas vrai ? lança-t-il en se relevant.
-Ouais...
Ils regardèrent un camion-citerne passer en coup de vent sur la rue juste sous leur nez. Le vent fit tanguer légèrement la Caravan et ébouriffa les deux hommes. Monsieur Marchand se tourna ensuite vers le bâtiment en briques brunes qui lui appartenait. À l'intérieur, plus de douze locaux abritaient des entreprises locales aussi bien que de minuscules bureaux.
Ça devait faire deux ans qu'il louait le plus petit local, situé au dernier étage, au gamin, pour lui permettre d'avoir un espace idéal pour émettre. Il n'avait pas tort quand il disait que par le passé, il s'était montré clément lorsque le loyer n'apparaissait pas dans ses états de compte à la date voulue. Eddie Marchant n'était pas un ogre et avait le cœur à la bonne place. Il appréciait le petit Trépanier comme tout le monde à Sainte-Alexandrie, qui se donnait à fond dans les projets qu'il entreprenait. La vérité, c'était que sa femme ne lui avait pas donné le choix. L'argent se faisait plus rare à mesure que les restrictions imposées par le gouvernement s'alourdissaient. Qui pouvait savoir combien de temps durerait encore cette foutue pandémie ? Il lui fallait du coup s'assurer que ses investissements lui rapportent. Fini les passe-droits.
-Écoute, je peux rien te promettre, c'est vrai... Mais dès que j'ai quelque chose qui se libère...
-Vous m'appellerez ? osa dire Pat en souriant à moitié.
L'autre ricana pour lui-même, son sourire amical répondant pour lui.
-T'es un sacré bon gars, n'oublie jamais ça, fiston... Je te serrerais bien la main, mais avec tout ce qui se passe de nos jours, j'aurais peur que tu me refiles plus qu'un simple mal de tête...
Pat acquiesça et ouvrit la portière côté conducteur.
-Pas de souci, on commence à avoir l'habitude, hein !
Il referma derrière lui et fit descendre la vitre, envoyant un dernier signe de la main avant de faire gronder le moteur et s'engager sur la 35e Avenue, quittant le centre-ville achalandé pour se diriger vers le coin plus paisible où ses parents résidaient.
-Alors, c'est vrai ? Cet affreux bonhomme t'a littéralement jeté à la rue ! Malgré tout ce temps où tu l'as payé, rubis sur l'ongle ! s'indigna Nadine Trépanier, posant le plat de patates pilées près de celui des boulettes de viande, sur la table de la salle à manger.
-Chérie, y'a quand même pas mort d'homme, tempéra Simon, son mari. Rien n'empêche que Patrick s'installe ailleurs. C'est pas l'endroit qui fait le larron, si ? Tu me passes, le sel, s'il-te-plaît ?
Ils étaient tous les trois attablés pour le souper, dans le logement familial exigu. Pat le trouvait déjà petit étant enfant, désormais il avait l'impression constante d'étouffer entre les murs décorés de tapisserie fleurie. À maintes reprises, il avait tenté de se trouver son propre coin personnel, mais plus que les boulots intéressants, les appartements convenables à un prix abordables ne tombaient pas du ciel.
-Alors, tu vas faire quoi, pour la radio ? s'enquit sa mère en se penchant dans sa direction. Tu ne peux pas laisser tout ça dans la Caravan... encore moins l'entreposer dans ta chambre ! Tu n'aurais plus d'espace pour marcher !
Pat piqua un morceau de concombre du plat posé devant lui et l'avala goulûment, réfléchissant à la question.
-Je ne sais pas trop encore... marmonna-t-il en mâchant. Ça me ferait chier de tout abandonner, maintenant que j'ai un bon auditoire.
-Pas de gros mots à table ! réprimanda Nadine en tapant doucement sur la main de son fils.
Simon fronça les sourcils, la fourchette dans les airs.
-Et sur notre toit, ça fonctionnait pas des masses, si je me rappelles bien...
-Non, acquiesça Pat en triturant les patates dans son assiette sans grand enthousiasme. Il y avait tellement de parasites que j'ai dû tout arrêter pendant deux semaines la dernière fois. Sans parler de...
Ses parents haussèrent les sourcils, attendant la suite.
-... de quoi, dis-moi ? l'encouragea Nadine.
Son père s'esclaffa.
-J'y suis ! Il veut parler de madame technologie... la coucou qui reste au-dessus.
Nadine s'empourpra. Il lui envoya un coup de pied sous la table qui fit mouche.
-Enfin, Simon ! Voilà que tu te mets à dire des âneries à ton tour ! Il y en a pas un pour sauver l'autre ! Madame Zirca est une étrangère, qui n'est pas coutumière de nos habitudes, c'est tout. Elle se méfie de tout, tout simplement.
-C'est bien ce que je dis, avança Simon en avalant une olive, échangeant un clin d'œil avec son fils. Une coucou !
Les deux hommes éclatèrent de rire, provoquant une moue indignée de Nadine. Après quelques secondes, elle finit par craquer et se joindre à l'hilarité générale.
-Bon, j'avoue que je commence à en avoir assez également de ses histoires de maris divorcés... Je n'arrive même plus à me souvenir si elle en a eu quatre ou cinq...
-On a qu'à creuser quelques trous dans le jardin derrière la maison, ricana le mari, on en retrouvera peut-être quelques-uns !
Cette fois, Pat faillit renverser sa chaise vers l'arrière et chuter tant il s'esclaffa. Si la vie avait décidé de lui faire un croche-pied aujourd'hui, il pouvait décidément toujours compter sur ses parents pour lui changer les idées.
-Mais j'y songe, fit sa mère avec une œillade mauvaise vers son conjoint. Ce dont tu as besoin, c'est d'un endroit en hauteur non ?
-Idéalement oui, répondit Pat en séchant les larmes qui perlaient à ses paupières. Pour que les ondes passent bien, il faut éviter qu'il y ait des obstacles autour. Pas trop loin de la ville non plus, pour être capté et émettre plus facilement.
Elle le pointa de sa fourchette avec un air conspirateur qui intrigua le jeune homme.
-Ta tante Sabine habite dans une maison, style victorien, sur le haut plateau, de l'autre côté du pont. Ça pourrait être une option...
-Ta sœur ? s'étonna Simon. Je croyais qu'elle ne voulait voir personne.
Nadine haussa les épaules.
-Bien, nous sommes tous plus ou moins en confinement avec la pandémie.
-Oh, je parlais de bien avant ça ! continua malicieusement le mari en souriant à moitié. Souviens-toi quatre ans auparavant, quand votre mère est décédée... Elle a hérité de la maison et a pratiquement disparue de la circulation. Même toi, tu l'as toujours trouvée étrange.
Nadine fouetta l'air d'une main agacée.
-Elle avait toujours été plus proche que moi de maman... Et souverainement détesté se retrouver en société. Que veux-tu ? On ne choisit pas sa famille, après tout !
Pat se redressa sur sa chaise, intrigué par l'idée.
-Ça pourrait être intéressant, oui. Tu crois qu'elle me laisserait essayer ?
-Elle pourrait ! assura la femme en hochant la tête. On ira la voir ensemble demain matin. Je veux dire... ça ne lui ferait pas de mal d'avoir un peu de compagnie ! Cette maison est immense et elle est toute seule. Par ailleurs, à la mort de maman, je lui ai laissé la majorité des possessions, parce que je n'en avais pas l'utilité. Je veux dire... elle peut me rendre ce petit service.
-Non ! Non ! Non ! Impossible, impensable, irréalisable. Je suis désolée, Nadine, ma réponse est finale !
Ils étaient sur la galerie en bois rose qui ceinturait la demeure. Joliment décorée avec des pots de fleurs odorantes et de toutes les couleurs, elle était en outre agrémentée d'un banc suspendu qui se balançait mollement au gré de la brise.
La femme pinça les lèvres, profondément outrée de ce refus catégorique. Pat attendait tout près, le regard perdu au loin, mal à l'aise, préférant ne pas s'en mêler. Il ne connaissait pas énormément sa tante et l'accueil glacé qu'elle leur avait réservé n'aidait pas la cause.
-Sabine Côté ! siffla Nadine, tapant sèchement du pied. Je te rappelle pour mémoire que je ne t'ai jamais rien demandé depuis la mort de maman. Je ne veux que tu héberges mon fils pour l'amour du ciel ! Juste voir s'il peut utiliser une partie de la maison familiale pour faire fonctionner sa radio ! Je suis sûr que même toi tu dois écouter ce qu'il fait.
-Je n'écoute pas la musique, répliqua sèchement Sabine en croisant les bras, restant obstinément en travers du cadre de porte, refusant l'accès à ses invités. Je suis très bien comme je suis, seule et en paix. Du moins, je l'étais jusqu'à ce que vous débarquiez.
-Je ne fais pas que passer des chansons, intervint Pat, pour essayer de défendre sa position.
Il se tourna vers sa tante qui leva un sourcil interrogateur, le visage toujours aussi fermé. Il ouvrit les bras.
-Je parle avec les gens également, je leur donne des trucs pour passer le temps. Je les informe sur les nouveautés ou les actualités. J'essaie de m'assurer que même si les gens ont de moins en moins le droit de sortir de chez eux, avec des masques ou non, ils puissent garder un certain contact avec le monde qui les entoure. Ils ont besoin de ça. C'est pas seulement un trip de jeunesse, tante Sabine, c'est aussi pour aider la communauté.
Devant un tel argumentaire, la femme aigre resta sans voix. Échangeant un regard avec sa sœur, elle finit par échapper un soupir.
-Je présume que ça ne ferait pas de mal d'avoir quelqu'un pour me tenir au courant... ça m'éviterait de devoir sortir, ajouta-t-elle rapidement en jetant un œil nerveux derrière elle. Je n'apprécie pas vraiment de quitter la demeure familiale.
-Alors, c'est réglé ! lança Nadine, en battant des mains, tout sourire.
Elle s'accrocha à son fils et lui servit un baiser sur la joue.
-Je t'avais dit, Pat, que tu aurais ton local ! Est-ce que ta mère n'a pas toujours de bonnes idées ?
Sabine haussa un sourcil moqueur et leva les yeux au ciel.
-Ne la contredis pas, mon neveu... Elle serait capable de te le rappeler sur son lit de mort...
-Je croyais qu'elle ne partirait jamais, grogna Sabine, montant lentement les marches menant au palier. Ne te méprend pas : j'aime ta mère, mais à petites doses. Et malheureusement pour moi, en général, il faut toujours qu'elle mette la totale.
Pat la suivait en grimaçant quelques marches plus bas, une première boîte dans les mains. Une autre dizaine attendaient sagement à l'arrière de la Dodge Caravan. Le tapis dans l'escalier étouffait le bruit de leur pas et la femme lui indiqua le couloir de gauche aussitôt qu'ils eurent fini de monter.
-C'est une chambre d'ami, mais je présume que ça fera l'affaire, expliqua Sabine d'une voix sèche.
Pat passa la tête par l'embrasure. La pièce contenait un ameublement tout ce qu'il y avait de plus sobre : un lit en bois pourvu d'une douillette verte lime qui semblait avoir connu de meilleurs jours et un meuble à tiroirs beige à la peinture écaillée. Une chaise reposait dans le coin opposé de la chambre, près de la porte en accordéon du garde-robe.
Une grande fenêtre à guillotine attira l'attention du jeune homme qui déposa son fardeau sur les couvertures pour aller repousser les rideaux. La vue en plongée sur Saint-Alexandrie s'offrit dès lors à lui avec toute sa magnificence.
-Wow, tante Sabine... Je ne savais pas que tu avais accès à un si beau panorama.
-Hmmpf, se rembrunit cette dernière. Je ne crois pas que mes parents aient construit leur demeure pour le décor, jeune homme. Cependant, ils ont eu le chic pour choisir le site, je te l'accorde. Mon père était homme de guerre... il appréciait le fait de pouvoir voir à des milles à la ronde... Sûrement un trait qu'il avait développé dans l'armée ?
-Grand-père était militaire ? s'étonna Pat en ouvrant sa boîte. Maman ne m'en avait jamais touché mot...
Sabine croisa les bras, pinçant les lèvres.
-Elle n'a jamais été le type familial... se contenta-t-elle de dire.
Elle échappa un soupir en contemplant son neveu farfouiller dans son matériel.
-Aurais-tu besoin d'aide pour t'installer ? Sinon, je retournerai vaquer à mes occupations... Je n'ai pas un horaire très chargé mais je tiens à ma petite routine.
Le jeune homme redressa la tête, le sourire aux lèvres.
-Non, ça ira. Le temps de ramener tous mes cartons ici et je devrais être à même de commencer...
Sabine hocha le menton, satisfaite. Elle allait partir quand elle hésite, se retournant vers son neveu.
-J'apprécierais que tu ne furètes pas autour de la maison... Ce n'est pas que je ne te fais pas confiance, mais je tiens à mon intimité... Si tu as besoin de quelque chose à la cuisine, fais-le moi savoir et je t'apporterai ce dont tu as besoin.
Pat acquiesça.
-Ça devrait être bon... J'ai bien déjeuné et je suis plutôt impatient de m'y mettre !
Il extirpa ses premiers outils de travail et les déposa soigneusement sur la douillette poussiéreuse. Le temps qu'il rapporte son attention vers l'embrasure, sa tante avait disparue.
Quelques heures avaient suffi pour que son poste radio soit de nouveau opérationnel. Il avait tiré les rideaux au maximum, laissant la chaude lumière de l'après-midi se déverser dans la pièce exiguë. Il avait dû emprunter une vieille table de bois dont la surface avait été sablée et laissée sans peinture pour y poser le matériel le plus volumineux.
Le plus ardu avait été d'installer l'antenne en hauteur, mais avec l'échelle en aluminium de sa tante, il avait réussi de peine et de misère à l'accrocher à la lucarne sud de la maison, en risquant plus d'une fois de chuter des barreaux instables. Tout dans cette demeure lui semblait sur le point de s'effondrer, sans parler de sa tante Sabine qui lui avait à peine adressé la parole depuis qu'il avait mis les pieds à l'intérieur. Il n'aurait su dire si elle lui en voulait de s'être imposé de la sorte et préférait ne pas chercher à connaître le fond de sa pensée. Elle aurait eu tôt fait de profiter de l'occasion pour se raviser et lui faire remballer ses affaires.
De toute manière, il n'avait pas besoin d'aide pour parvenir à ses fins et l'idée de retrouver ses fans, de remettre les chansons qui lui tenaient à cœur et reprendre son casque d'écoute pour quelques heures d'émission lui suffisait pour être heureux et impatient.
Il alla chercher la chaise dans le coin de la pièce et la posa devant le tout. Prenant place, il la fit glisser sur le plancher pour s'approcher et mit son casque d'écoute sur ses oreille. Il croisa les doigts en appuyant sur le bouton de départ. Les aiguilles se mirent aussitôt à osciller et les lumières dans les cadrans s'illuminèrent comme si elles le saluaient après tout ce temps. Sa réussite lui arracha un sourire de satisfaction et il tourna la roulette pour retrouver le bon canal. Il chercherait d'abord à voir s'il recevait bien les ondes, ensuite ce serait son tour d'émettre.
Les interférences grésillaient allègrement dans ses oreilles comme il parcourait lentement la bande passante. Entre les parasites, il lui paraissait percevoir des éclats de voix, des fragments de chansons ou des commentateurs qui débitaient des nouvelles sur un ton monocorde. Étrangement, il n'arrivait pas à syntoniser aucune des chaînes habituelles, que ce soit régionales ou amateurs... Pourtant, il en connaissait plus d'une douzaine.
Se pouvait-il que la maison fût si en hauteur qu'au lieu d'être un endroit parfait pour émettre, elle se tenait au-dessus des ondes ? C'était risible enfin, ce n'était pas le dessus de l'Himalaya ici.
Soudainement, alors qu'il allait cesser de mouvoir la roulette, il y eut un crachotement plus prononcé dans les oreilles du jeune homme et une voix féminine se fit entendre, tellement douce qu'il avait de la difficulté à comprendre ce qu'elle disait. Avec un froncement de sourcils, il monta le son dans son casque et ferma les yeux pour se concentrer sur les paroles.
C'était une litanie comme il n'en avait jamais entendu auparavant. Clairement, elle ne parlait pas français, ni anglais. On aurait dit un mélange de latin et de... Pat donna sa langue au chat. Elle ne prenait aucune pause entre ses phrases et enchaîna mot après mot, dans un rythme cadencé et hypnotisant. Il porta les mains à son casque pour le retirer, se sentant soudainement lourd et las, mais à mi-chemin, ses doigts se figèrent avant de se reposer mollement sur ses cuisses.
À travers les ondes, les paroles devinrent finalement audibles.
-Patrick... C'est moi Irma, ta grand-mère... J'ai besoin que tu m'aides... Viens me sortir de ma prison... dans le sous-sol.
Comme dans un rêve, le jeune homme fit glisser ses écouteurs de ses oreilles, les laissant tomber sur le plancher sans un regard. Il ne pouvait pas arriver à comprendre ce qui se passait, mais toutes ses pensées étaient désormais concentrées sur un seul objectif : descendre au sous-sol pour secourir sa pauvre grand-mère.
Sabine finissait de replier son linge de lit. Savoir qu'une personne était dans la maison en même temps qu'elle la rendait particulièrement nerveuse. Oh, elle savait trop bien que sa réputation dans la ville n'était plus à faire, concernant son caractère paranoïaque. Elle vivait en recluse depuis suffisamment longtemps désormais pour que les ragots et les rumeurs ne l'atteignent plus autant qu'avant. De fait, la solitude qui lui pesait tant au début était devenue avec les années comme une amie fidèle qui l'apaisait et l'accompagnait le long de ses journées.
Non pas qu'elle adorait vivre ainsi.
Très souvent, elle s'installait à la plus haute lucarne du deuxième étage, sur le balcon de la chambre de sa défunte mère et observait la ville en contre-bas, sous le couvert des étoiles. Le tapis de lumière artificielle et le va-et-vient continuel des gens qui poursuivaient leur existence à un train d'enfer lui faisait envie parfois. Toutes ces activités qu'elle ne connaîtrait jamais, ses soirées passées en famille autour de la table ou les sorties avec les amis pour prendre un verre... Sans parler de l'amour véritable qu'elle n'expérimenterait pas dans cette vie.
Elle ne se plaignait pas toutefois : elle avait sciemment choisi cette vie, en toute connaissance de cause. Quelqu'un devait veiller au grain et ça ne pouvait certainement pas être sa frivole de sœur qui s'en charge. Elle ne connaissait d'ailleurs pas le lourd secret qui pesait sur sa propre famille et Sabine se garderait bien de le lui délivrer un jour.
Elle entendit un craquement en provenance de l'entrée et abandonna sa tâche pour remonter le couloir principal, pinçant les lèvres. Toute la journée, son neveu avait travaillé sur ses machines pour remettre en fonction le poste de radio qu'il affectionnait tant. Aux premiers abords, il lui avait paru aussi agaçant que sa sœur, mais elle avait découvert une grande passion qui animait le jeune homme.
Loin de ressembler à ses semblables qui passaient des heures devant un écran à jouer ou à texter, Pat prenait très à cœur son projet et s'y consacrait avec une énergie remarquable, ce qui forçait le respect de Sabine. Elle ne l'avait pas entendu depuis qu'il avait rapatrié tous ses effets dans la chambre du haut, pas même pour le dîner. Elle n'avait pas cherché à le déranger, ne connaissant pas ses habitudes.
Aussi, elle s'attendait à le voir débarquer dans la cuisine pour grignoter un morceau. Il était deux heures passées à sa montre et le repas refroidissait sur le comptoir, attendant son bon vouloir.
Elle fut surprise de n'apercevoir personne autour de l'îlot et lorsqu'un nouveau craquement s'éleva dans son dos, elle sursauta malgré elle, levant les bras dans une position défensive. Mais il n'y avait personne.
S'humectant les lèvres, elle entreprit de revenir vers l'entrée et bifurqua dans le couloir qui menait à la porte de la cave, avec une certaine appréhension. Se pouvait-il que l'agitation provenait de cet endroit, malgré tous ses efforts ?
Elle s'arrêta net en constatant que la porte menant à l'étage du dessous était entrebaîllée et porta la main à sa poitrine. Elle savait qu'elle aurait y mettre un cadenas depuis longtemps, mais s'était toujours refusée à le faire, préférant ne pas céder à une peur irrationnelle. Pourtant aujourd'hui, elle se maudit de ne pas s'être exécutée.
Était-ce Pat qui était descendu ou quelque chose qui était remonté... ? Avec précaution, elle ouvrit en grand le battant, découvrant une large volée de marches en pierre qui s'enfonçaient sous la maison, avant de faire un coude vers la droite. L'ampoule au-dessus de l'escalier était allumée et comme le commutateur se trouvait de ce côté-ci de la porte, elle en conclût que c'était plus probablement Pat qui était descendu et non le scénario inverse qu'elle s'était imaginé.
Mais pourquoi Diable se serait-il aventuré comme ça dans cet endroit, d'autant plus après qu'elle lui avait explicitement demandé de ne pas traîner dans la maison. Elle se trouvait très généreuse de lui avoir ouvert sa porte, mais voilà qu'il se baladait maintenant dans le pire des endroits qu'il aurait pu choisir...
Avalant sa salive, Sabin s'engagea à son tour dans l'accès, espérant ne pas le regretter. Depuis combien de temps n'avait pas posé le pied sur ses pierres froides ? Ça remontait très certainement au décès de sa mère et de ce qui avait suivi ensuite... Elle tenta de chasser les images qui l'assaillirent aussitôt.
Arrivée au bas de l'escalier, elle scruta les environs. Tout comme l'escalier, le sous-sol avait été bâti en pierre. Une légère odeur de décomposition flottait dans l'air, mêlée à un doux relent de terre. L'humidité qui régnait lui fit retrousser les narines et elle inspira profondément en s'enfonçant plus loin.
Il n'y avait rien d'intéressant en bas, sinon une seule pièce, tout au fond.
Une simple ampoule au bout de son fil se balançait au milieu de la petite salle fermée, sans fenêtre. Comme elle le redoutait, Pat était debout devant l'armoire en ébène, repoussée contre le mur. Comment avait-il su qu'elle se trouvait là et pourquoi la cherchait-elle, autant de questions qui affluèrent à l'esprit de Sabine quand elle déboucha à son tour dans l'embrasure de la porte.
Elle vit le jeune homme lever le bras pour ouvrir les doubles portes du meuble, ses yeux roulant dans leurs orbites. Heureusement, lorsqu'elle avait l'entreposé ici, au plus profond de sa demeure, la femme n'avait pris aucune chance et une large chaîne en fonte barrait les poignées, empêchant qu'on puisse voir l'intérieur.
-Pat ! Éloigne-toi immédiatement de cette armoire, tu m'entends ! siffla-t-elle, aussi apeurée que furieuse. Je t'avais dit de ne pas fouiller dans cette maison pourtant !
Sursautant comme si une abeille l'avait piqué, le jeune homme se retourna d'un bloc, la dévisageant avec un regard absent et affolé. Un mince filet de bave incolore s'écoulait d'entre ses lèvres, tandis qu'il la regardait sans la voir.
-Grand-mère m'appelle, fit-il laconiquement, fronçant les sourcils. Elle s'est enfermée par inadvertance dans un tiroir...
Le sang de Sabine ne fit qu'un tour, alors qu'elle comprit se qui se déroulait devant elle. Elle se raidit en s'approchant de son neveu dans l'intention de le ramener avec elle au rez-de-chaussée.
-De toute évidence, tu t'imagines des choses, mon garçon, fit-elle en mettant toute l'autorité dont elle était capable dans sa voix. Ta grand-mère est au cimetière, six pieds sous terre. Et toi, tu n'es manifestement pas en état pour nous faire une émission de radio. Je vais te ramener chez tes parents et nous aurons une petite discussion, ta mère et moi.
Elle essaya de lui attraper le bras, mais avec une vivacité qu'elle ne lui soupçonnait pas, il s'esquiva de sa poigne et la repoussa durement contre le mur où sa tête vint heurter violemment la pierre. S'écroulant au sol, elle porta en gémissant la main à l'arrière de son crâne, décelant sous le cuir chevelu un filet de sang ruisselant.
Pendant ce temps, Pat se rapprochait avec le pas d'un automate de l'armoire noire, tendant de nouveau les doigts.
-J'arrive, grand-mère... Ne t'affole pas...
Devant lui, le meuble commença à vibrer subtilement.
-Tu n'arriveras pas à l'ouvrir, grinça faiblement Sabina, j'ai perdu la clé de cette chaîne il y a longtemps.
En vérité, elle s'en était débarrassée aussitôt sa sale besogne accomplie. Le pauvre morceau de métal devait rouiller au fond de la rivière Laurier en ce moment même. Lorsque Pat posa ses mains contre la barrure solide, le meuble tangua dangereusement de gauche à droite, comme un animal excité. Sabine se tassa contre le coin du mur, commençant à secouer la tête de gauche à droite.
-Non... supplia-t-elle à son neveu. Éloigne-toi tout de suite... Tu ne sais pas ce que tu fais, pour l'amour de Dieu.
Mais Pat n'avait pas d'oreille pour elle. Tirant de toutes ses forces sur les chaînes, il finit par se blesser les doigts et du sang finit par gicler en abondance sur les portes et les maillons oxydés par l'humidité. Devant les yeux ébahis de Sabine, le métal s'illumina alors d'une clarté aveuglante et un grand bruit déchira l'espace, tel un coup de tonnerre retentissant. La femme dut fermer les yeux de douleur et des larmes s'échappèrent de ses paupières, roulant rapidement dans son cou. Aveuglée par la lumière et assourdie par la déflagration, Sabine se redressa tant bien que mal, s'aidant du mur pour rester debout.
Elle devait sortir d'ici avant que les choses ne tournent mal. Ce qu'elle avait réussi à enfermer dans cette armoire tentait de s'échapper... Comment avait-elle entré en contact avec son neveu, le mystère était entier pour elle. Ce qui lui paraissait évident, c'est qu'elle risquait gros à demeurer dans cette pièce, puisque des forces obscures s'apprêtaient à être relâchées dans ce monde. Elle qui avait tout sacrifié pour protéger le secret de sa mère, qui avait renoncé à sa vie pour s'assurer que le mal ne puisse pointer le bout de son nez à Sainte-Alexandrie... voilà que tout son travail allait être gâché à cause qu'elle avait relâché sa vigilance l'espace d'une journée.
Elle atteignit l'embrasure de la porte au moment où les chaînes explosaient. L'impact repoussa violemment Pat qui vola littéralement à l'autre côté, manquant de peu renverser sa tante. Le corps de son neveu vint plutôt défoncer à moitié le mur en pierre près d'elle, méconnaissable. Son visage juvénile avait totalement disparu, remplacé par un cratère sanguinolent où l'on devinait la cavité nasale et les trous des yeux. Tout le devant de sa chemise était calcinée et laissait entrevoir les organes qui achevaient de se consumer dans une bouillie informe de sang et de liquides.
Sabine porta une main à sa bouche en hurlant, utilisant ses doigts libres pour s'agripper au mur. Elle se sentait faible, nauséeuse et sur le bord de vomir le contenu de son estomac. Les larmes qui ruisselaient sur ses joues continuellement lui embrouillaient la vue, mais ne lui avait dissimulé aucun détail morbide sur le sort horrible du fils de sa sœur.
Et derrière elle, un sifflement s'intensifiait de plus en plus.
Elle combattit sa terreur et fit face au meuble en ébène comme celui-ci se débarrassait des résidus noircis de ses entraves. Une lumière dorée fusait d'entre ses battants et il dansait carrément sur ses pattes courtes, effectuant une sarabande de victoire pour narguer sa gardienne.
Tu as échoué ! Tu as échoué ! Nous serons bientôt de nouveau libre d'arpenter ce monde et toi ! Toi ! Tu ne pourras pas nous en empêcher ! Plus maintenant !
Sabine serra les dents, cherchant désespérément des yeux une solution. La dernière fois, elle avait eu de l'aide pour réussir à refermer l'infâme armoire. Aujourd'hui, elle faisait face à la défaite la plus totale. Un grand coup de vent envahit la pièce, repoussant les cheveux roux de la femme et les doubles portes s'ouvrirent finalement en grand, découvrant un grand carré lumineux d'une telle puissance qu'on se serait cru sous le soleil de midi dans le sous-sol alors qu'aucune fenêtre ne perçait les murs de la petite salle.
Se protégeant les yeux d'une main, les paupières plissées, Sabine tenta de discerner se qui se trouvait au fond du meuble maudit. Un tourbillon de feu évoluait en circonvolution dans l'armoire, embrasant de ses flammes ardentes la pièce toute en pierre.
Une silhouette se matérialisa à travers la fournaise et s'approcha lentement de Sabine qui recula de quelques pas. Elle s'emmêla les pieds dans le corps de son neveu et se reçut durement sur le postérieur. Son corps blessé lui envoya de douloureuses décharges pour lui rappeler qu'elle n'avait plus l'âge pour se battre ni recevoir des coups à répétition.
-Ma chère Sabine, susurra la nouvelle arrivante.
Le cœur de la femme s'arrêta quelques secondes.
-Ma... maman ? bafouilla-t-elle.
-Oui, mon enfant, fit l'apparition en s'agenouillant devant elle.
Maintenant qu'elle était plus près et se trouvait entre les flammes et ses yeux, Sabine put apercevoir les traits familiers et sa bouche s'assécha aussitôt. C'était donc vrai : elle avait échoué sur toute la ligne.
-Tu pensais t'être débarrassé de moi en enfermant mon âme dans cette armoire, n'est-ce-pas ? Ça aurait pu fonctionner, je dois le reconnaître... continua la mère en étirant ses lèvres écarlates sur des dents d'une blancheur d'os. Mais j'avais vendu mon âme depuis fort longtemps au Maître des Enfers... et celle-ci ne m'appartenant plus, un portail s'est créé pour me ramener vers Lui. Portail dont tu aperçois les lueurs à cet instant...
-Vers... l'Enfer ? souffla Sabine, se repoussant lentement en s'aidant de ses coudes.
Elle tentait encore désespérément de rallier les escaliers, espérant contre toute attente pouvoir se dérober à ce qui l'attendait.
-Oui, confirma Irma en se relevant. Tu as fait une gardienne exemplaire, ma fille, mais tu as omis un détail essentiel. Cette demeure toute entière est imprégnée de mon être et si je n'ai aucun pouvoir sur toi, en revanche, il m'a été très facile de m'imposer dans l'esprit de ton neveu... mon cher petit-fils...
Elle se tourna vers le cadavre informe, caressant tendrement du bout des doigts les reliefs des plaies qui suintaient long de son abdomen.
-Son sacrifice pour mon retour ne sera pas en vain... J'ai bien l'intention de te faire payer mon emprisonnement et de semer la destruction dans cette ville. Comme dans le vieux temps... ajouta-t-elle en souriant méchamment. Quant à toi...
Un rictus maléfique lui déforma le visage quand elle attrapa Sabine par les pieds, commençant à la traîner avec elle, la ramenant de force vers l'armoire d'ébène.
-Non ! hurla Sabine en s'arc-boutant pour échapper à la poigne de fer.
-Tu n'échapperas pas à ton châtiment, ma fille ! gronda Irma, d'une voix sourde et caverneuse.
Sabine réussit à se retourner sur le ventre à force d'efforts, plantant ses ongles dans la pierre pour se retenir. Un à un, ses ongles craquèrent, s'envolèrent et laissèrent des marques rouges le long de son passage, jusqu'à ce qu'elle soit aux portes même du meuble noir.
Sa mère était déjà les deux pieds à l'intérieur, la dévisageant avec des yeux rougis par la convoitise et la démence.
-Allez, encore un dernier effort, Sabine ! encouragea-t-elle en éclatant de rire. C'est bientôt terminé !
Elle tira une ultime fois et la captive, à bout de forces et ne trouvant aucune prise pour se retenir, fut aspiré par le tourbillon de flammes qui habitait l'intérieur de l'armoire. Il y eut un souffle d'air chaud qui envahit la place, faisant fondre la pierre sous la pression, puis les portes se refermèrent en claquant. La lumière qui fusait à travers les ouvertures s'éteignit d'un coup comme on ferme l'interrupteur et le calme revint instantanément dans la pièce du sous-sol. Seul témoin silencieux de toute la scène surréaliste, le corps de Patrick gisait dans l'embrasure de la petite salle, baignant dans la mare de son propre sang, pratiquement séché par la chaleur qui avait régné autour d'eux.
