Heure de Pointe
Foutu trafic de merde...
J'ai l'impression que ça fait des semaines que je végète sur cette autoroute, entouré d'autres véhicules comme moi, tous aussi immobiles, dans l'attente de la libération. Personne ne klaxonne, les gens ne se font pas d'illusion : ça ne changerait rien. Même l'Enfer ne doit pas sembler aussi long, c'est dire.
J'ai fermé la radio, rien de bon ne passe à la station locale de toute manière. Des chansons maintes fois ressassées, de vieilles informations et des bulletins routiers. Je suis là depuis suffisamment longtemps pour pouvoir la faire moi-même, la circulation.
Dire qu'il y a des routes où ça circule rondement, jour et nuit. Vivre sa vie à fond de train comme ça, ça doit être le pied. C'est pas ici que ça arriverait, vous pensez bien.
Je regarde l'horloge du tableau de bord, alors que le chiffre change encore.
Faut pas je sois en retard.
J'ai reçu un appel hier. Une voix féminine envoûtante m'a offert un boulot, le genre de job qui change votre vie pour toujours. Elle m'a donné l'adresse où la rejoindre et pour pimenter la situation, elle a ajouté qu'il n'y avait qu'une place de disponible et qu'elle diffuserait l'information à tout le monde aux alentours. Premier arrivé, premier servi. Il doit bien y avoir des milliards de connards dans le coin qui n'attendent qu'une occasion aussi incroyable se présente donc, la lutte sera rude pour y parvenir. Je n'ai jamais aspiré à grand chose dans mon existence, à part glandouiller ici et là, mais j'ai le sentiment que quelque chose de gros se prépare et je veux en être. C'est pour ça que je suis parti en avance. Mais j'ai l'impression de ne pas avoir le seul à penser comme ça, ce qui explique le bouchon horrible qui nous emmerde tous maintenant. Je me demande si tous ces gens ont été rejoint par la mystérieuse femme et s'ils sont également intéressés par l'offre. Dans le doute, dès que je le pourrai, je vais essayer de tous les dépasser. Mais pour ça, faudrait déjà qu'on puisse avancer !
Il fait noir comme dans le cul du diable dehors et seuls les phares des véhicules réussissent à déchirer l'obscurité, illuminant le bitume sous nos roues. On ne voit pas plus loin que l'accotement. Pour un peu, on se penserait dans un tunnel. Aucune lumière provenant de bâtiments, aucun lampadaire, l'obscurité totale.
Voilà, il y a du mouvement. Je ne m'excite pas trop. Trop souvent ça bouge suffisamment pour donner l'espoir que ça va débloquer, mais à peine a-t-on appuyé sur l'accélérateur qu'il faut freiner aussi sec pour éviter de fusionner avec celui qui se trouve devant. Attendez...
Cette fois, ça semble du sérieux. On avance pour vrai. Il était temps ! Difficile de voir la file de personnes au-devant, le relief où se trouve l'autoroute est d'un plat ennuyeux et la route est dépourvue de courbe. Pour ce que j'en sais, elle pourrait se prolonger jusqu'à l'infini. Avec le trafic qui nous force à progresser à vitesse d'escargot, ce serait bien ma veine.
Je passe bientôt sous un panneau numérique, installé au-dessus de la voie.
''Circulation fluide. Prenez garde à la sortie, travaux en cours.''
Encore des travaux ! Ce n'est pas assez de devoir se coltiner le trafic, maintenant on doit se taper la voirie en prime. Sûrement en train de pilonner une canalisation, j'imagine. Il y en a tellement partout ces temps-ci, je commence à me dire que ce n'est pas un travail pour eux, mais un loisir. Mais quand on longe la dite zone de travaux, il n'y a jamais un chat à l'oeuvre. De qui se moque-t-on, je vous jure. Au moins, on prend de la vitesse.
Sur le bas-côté gauche, des lumières clignotent. En voilà qui est tombé en panne sèche. Maintenant qu'on peut se tirer, c'est vraiment pas de chance ! Heureusement pour moi, j'ai pensé à faire le plein avant de partir. Il s'agirait pas de louper l'occasion de ma vie pour un problème aussi bête.
J'appuie sur le champignon, je met mon clignotant et passe sur la voie rapide, histoire de semer quelques-uns des endormis qui obstruent mon chemin. Ils se rendent pas compte qu'ils m'empêchent d'atteindre mon but ou quoi ? D'autres feux de circulation semblent pulser à l'unisson à ma droite, en plein milieu du chemin. Qu'est-ce qui a bien pu leur arriver ? En manque de jus ? Ils auraient attendu si longtemps sur place qu'ils auraient oublié comment rouler, ma parole ! J'en croise d'autres, paralysés sur place et ressemblant étrangement à des carcasses abandonnées aux charognards, dinosaures métalliques qui n'auraient pas survécu à l'évolution. Une image glauque qui crée un malaise dans mon esprit. Ils disparaissent vite de ma vue et je les chasse de mes pensées.
Je jette un oeil à l'horloge de la voiture. Mon rendez-vous est pour bientôt, mais ça devrait le faire.
Je relève la tête juste à temps pour apercevoir deux véhicules sur deux voies différentes flirter dangereusement sur la même ligne blanche, avant de se percuter dans un nuage d'étincelles. Sous mes yeux effarés, ils entament une valse tournoyante avant d'effectuer une sortie de route, emportant dans leur sillage un nombre important de voitures. Heureusement, le tout s'est passé trop loin devant moi pour qu'ils risquent de m'amener dans leur chute, mais tout de même, quelle sortie !
Le coeur battant la chamade, je dépasse la scène sans ralentir, les jointures blanches à force de serrer le volant. J'espère qu'il n'y a pas de blessés, mais un tel accident est souvent fatal. Les secours arriveront bientôt. Je dis ça pour me rassurer, je le sais.
Je ne peux me permettre d'être en retard, alors je n'arrêterai pas.
De moins en moins de gens occupent l'autoroute désormais, victimes de la dérape des valseurs ou simplement frappé d'une panne d'essence. Manque de bol pour les uns, manque de jus pour les autres. Plutôt étrange comme situation, mais ce sont des choses qui arrivent. Si on commence à se questionner sur la vie et ses hasards, on est bon pour se ramasser un mal de crâne de tous les diables. Comme le destin semble me tendre la main très gentiment, je ne serai certainement pas celui qui va s'en plaindre.
Je zigzague entre les voies et dépasse ceux qui me précèdent. La voie suave de la femme me revient en mémoire et je sais que d'autres essaieront très certainement d'arriver avant moi pour décrocher le poste. Ça n'arrivera pas. Je les dépasserai tous.
Bientôt, les dernières voitures se retrouvent derrière moi et je ne vois plus rien à l'horizon, sinon la zone de travaux qui s'approche. Je devrais ralentir pour aborder le tronçon de route en construction, mais j'aperçois un fou furieux qui me talonne de plus en plus. Il essaie de me doubler, en plein élan. Comme si j'allais laisser cet abruti me damer le pion !
Ça cahote, ça brasse, mon véhicule en prend pour son rhume, mais je suis tenace et je m'assure de bien garder les phares de mon opposant en vue dans mon rétroviseur. J'entends son moteur gronder alors qu'il tente un dépassement et du coin de l'oeil, je devine les contours de sa carrosserie sur ma gauche, pendant qu'il gagne du terrain.
Tu l'auras voulu, mon vieux. Quand je dis qu'on ne passe pas...
D'un coup de volant rageur, je fond littéralement sur lui, ma portière le frappant au niveau de son aile. Je sens que nos véhicules sont près de l'embardée et en jurant, je reviens dans ma voie, laissant mon adversaire tranquille. Mais mon assaut a rempli son but : je le vois ralentir, restant sagement dans mon sillage. Un bon toutou, soumis à la loi du plus fort.
Un sourire s'étire sur mes lèvres.
Un dernier coup de coeur et je laisse la zone en travaux pour une route plus douce. Sacré contraste avec tantôt. À n'en pas douter, la route est mieux entretenue de ce côté et on n'y décèle aucune fissure ou nid-de-poule. Un vrai charme pour les pneus, j'ai l'impression de rouler sur du velours.
Selon le gps, ma destination est tout près. L'horloge m'indique que je suis dans les temps.
Je profite maintenant du fait que la route est toute à moi. Mon poursuivant a disparu. Il aura dû prendre une autre sortie. Après la sensation d'étouffement résultant du trafic monstre, je me sens au paradis à conduire sans embûches.
Se défile finalement la structure arrondie de mon but. J'éteins le gps et je ralentis. Plus aucune raison de se presser, je peux finalement souffler. Pour un peu, je rallumerais la radio pour siffler l'un des airs débiles qu'ils passent en boucle.
Je quitte la voie rapide et m'approche lentement de la merveille d'ingénierie. Elle a un étrange côté organique... on dirait presque qu'elle respire, prenant de l'expansion à chaque inspiration et se tassant sur elle-même lors de l'expiration. Fascinant.
J'aperçois des garages au pied du mur et lorsque j'arrive tout près, une porte s'actionne pour me livrer le passage. Belle attention de leur part ! Je vais finir par me sentir comme à la maison.
En pénétrant les lieux, je me gare dans la seule place de stationnement disponible. Si je cherchais à savoir si j'étais le premier arrivé, je venais d'avoir ma réponse. J'ouvre la portière et m'apprête à descendre quand une voix suave et chaleureuse s'élève dans les hauts-parleurs. Je la reconnais immédiatement : c'est la même femme qui m'a appelé hier.
''Bienvenue à l'Ovule, Mr. Spermatozoïde. Nous vous attendions. Si vous voulez vous donner la peine d'entrer... Notre travail ne fait que commencer.''
Je hoche la tête de satisfaction. Je sens que de grandes choses vont se produire aujourd'hui !

