L'Illusionniste
Il y a des limites qui ne doivent jamais être franchies.
J'ai été assez stupide pour ouvrir une porte que la moralité - merde, le gros bon sens carrément ! - avait verrouillée. Quand ça clignote rouge, avec des cadenas mur à mur... j'aurais dû savoir que ce que je faisais allait avoir des répercussions inattendues. Mais comme un imbécile, j'ai laissé l'émotion du moment prendre le pas. Un truc que je ne peux pas me permettre, avec des dons comme les miens.
Mais je manque à tous mes devoirs.
Je me présente : Alex de la Cour, illusionniste en fulgurante ascension dans la belle province.
Si ma carrière est encore au stade embryonnaire, mon talent quant à lui est arrivé à maturité depuis longtemps et c'est avec aisance que j'hypnotise, que j'exécute des tours d'adresse, de magie et de prestidigitation. Une vraie bête de scène, je vous dis. Je viens tout juste de décrocher un contrat qui me permettra finalement de me hisser dans la cour des grands et de laisser pour de bon derrière moi les bars miteux et les gymnases d'école.
Je n'y serais jamais arrivé sans ma copine Lénore Comtois. Vous savez, Lénore comme dans le poème d'Edgar Allan Poe, avec le corbeau. Elle est ma muse et ma confidente, ma plus fidèle fan depuis les débuts. Quand j'ai remporté mes plus grandes victoires, elle était là pour partager la bière de la célébration et dans les moments où j'ai douté - et Dieu sait que c'est arrivé souvent - et que je voulais tout plaquer, c'est elle qui m'a ramené à la raison. Cinq minuscules années passées en sa compagnie et je n'arriverais pas à imaginer ma vie sans ma Lénore. La perdre, ce serait faire une croix sur une partie de moi.
Aussi, quand je suis arrivé chez elle, excité comme une puce avec les documents qui décrivaient les différents aspects de mon nouveau contrat, ça a été une douche froide quand elle m'a annoncé que c'était fini entre nous.
Tout simplement.
Apparemment, j'avais été trop obnubilé par ma carrière pour me rendre compte à quel point je la négligeais. Lentement, nous nous étions éloignés au point où il ne restait plus qu'une ombre de l'affection qu'elle avait naguère pour moi. Une chose en entraînant une autre, au détour d'un de mes spectacles où elle m'accompagnait, elle avait rencontré quelqu'un.
Elle était heureuse pour moi, pour mon contrat, mais quand le rideau se lèverait de nouveau, elle ne se trouverait pas dans les coulisses pour m'encourager, les pouces vers le haut.
Je ne sais pas à quoi j'ai pensé. J'ai eu l'impression de basculer dans un gouffre sans fin, tout le reste s'éloignant à grande vitesse, les sons... les images... J'avais la bouche sèche et les genoux flageolants, mais pour faire ce que je fais de mieux, je n'ai pas besoin de parler.
Je l'ai hypnotisé sans réfléchir, endormie en un claquement de doigt alors que j'étais dans un état second, trop sonné pour me rendre compte de mes gestes.
On l'avait fait à quelques reprises auparavant, pour s'amuser. Vous savez, des liens se créent entre l'illusionniste et sa victime après une seule séance, rendant l'opération encore plus aisée les fois d'après. Tous ceux qui ont croisé Messmer peuvent en témoigner. La plupart ne désirent même plus croiser son regard par la suite...
Elle est tombée sur le sol de son salon, comme une masse, sans un son.
Et je suis demeuré là, les bras ballants pendant de longues minutes, hébété de ma propre réaction. Le coeur battant la chamade, je suis allé tirer les rideaux de toutes les fenêtres de son appartement, trop stressé pour vérifier si quelqu'un nous avait aperçu.
J'aurais pu la réveiller, j'aurais dû le faire sans tarder, mais la détresse qui m'habitait à ce moment-là m'empêchait de raisonner normalement. Si je franchissais la porte maintenant et partait de mon côté, Lénore me quitterait et je ne pensais pas pouvoir le supporter. Aucune larme n'a embrouillé mes yeux, aucun gémissement ne s'est échappé de mes lèvres.
J'ai fait le tour de son petit 4 et demi, la contournant pour finalement aller verrouiller la porte d'entrée. Quand ce fut fait, je me retournai vers sa silhouette écroulée, l'esprit en ébullition et sentant une nouvelle et froide détermination m'envahir entièrement. Si je voulais garder ma copine, ma muse et mon inspiration, je pouvais utiliser mes dons. Lui faire oublier l'existence de sa nouvelle flamme. Ranimer le feu entre nous. Merde, au point où j'en étais rendu, autant mettre la cerise sur le sundae avant de le déguster et le rendre encore plus flamboyant.
Je me suis accroupi près de son corps et délicatement, avec amour, je l'ai prise dans mes bras. Je l'ai transportée jusqu'à sa chambre et déposée sur son lit. Elle a protesté un peu, a remué, mais je l'ai rendormie rapidement d'une pression sur la nuque, sans même avoir à me forcer. J'ai lissé ses cheveux, mes yeux s'abreuvant à sa beauté naturelle. Sa longue chevelure auburn formait une auréole autour de sa tête, descendant jusque sous ses épaules. Elle avait l'air d'un ange.
Fermant les yeux, je me suis concentré sur la suite et m'humectant les lèvres, j'ai élevé la voix. De ma belle voix grave, impérieuse, envoûtante.
-Je l'ordonne Lénore, écoute-moi bien... au compte de trois, tu oublieras totalement l'homme que tu as rencontré pendant les spectacles et tu te consacreras désormais corps et âme au bonheur du seul homme de ta vie, Alex de la Cour. Au compte de trois, tu te réveilleras reposée et bien portante, avec comme seule préoccupation de faire le bonheur de ton homme. Plus jamais tu ne désireras quelqu'un d'autre je te l'ordonne.
J'ai les mains moites, conscient de foutre la moralité par-dessus bord et de profiter de la situation. J'enfreins les propres règles de mon art par égoïsme. Pire encore, je me permets de reprogrammer une personne, effaçant une partie de sa vie.
S'il y a un danger, c'est bien là : jouer avec les souvenirs d'un sujet peut laisser des séquelles. Je ne parle pas ici de faire faire la poule à quelqu'un ou de le projeter dans une quelconque chimère où subitement il se retrouve à faire du surf sur une mer déchaînée alors qu'en réalité il est sur la scène avec moi. Pour vous imager la situation plus facilement, ça revenait à tripoter dans le disque dur de ma copine pour m'assurer qu'il ne jouerait plus que la chanson qui me plaît, sans penser aux conséquences.
Tant pis, le mal était fait.
-Je vais compter jusqu'à trois, dis-je, la bouche pâteuse.
Allez, ça va bien aller. J'ai fait ça des dizaines de fois avec des spectateurs...
-Un...
Ce n'est qu'une petite... correction. Qu'est-ce qui pourrait mal tourner ?
-Deux...
Nous pourrons redevenir heureux comme avant et elle m'accompagnera dans ma tournée. La vie reprendra son cours.
-Trois...
Délicatement, elle ouvrit les yeux, désorientée. Typique des gens hypnotisés. On s'endort dans le salon et on se retrouve à l'autre bout de la maison la seconde d'après, y'a de quoi être perplexe. Elle se tourne vers moi et je vois le déclic dans ses yeux. Mon coeur se serre aussitôt, avec la certitude que j'ai commis une grave erreur.
Le regard de cette Lénore n'est pas celui de ma Lénore. Il brille d'une adoration servile que je n'avais pas anticipée, entremêlée d'une certaine crainte - celle de me décevoir peut-être.
-Alex, susurre-t-elle. Qu'est-ce qui s'est passé... ? J'étais dans le salon et là... je me suis endormie ?
-Tu es tombée, je lance, le mensonge me venant spontanément.
-Je ne me rappelle rien... soupire-t-elle.
-Je vais aller te chercher de la glace au dépanneur de l'autre côté de la rue, je fais en me levant précipitamment.
Trop rapidement pour elle de toute évidence car elle m'agrippe la jambe, me plantant les ongles dans la peau.
-Tu ne vas pas être trop long ? geint-elle, la détresse faisant trembler sa voix. Tu sais comment je m'ennuie quand tu n'es pas là.
Je secoue la tête, me forçant à grimacer un sourire, tentant de me soustraire à son étreinte.
-Simplement de l'autre côté de la rue. Cinq minutes top chrono.
-Je compterai les secondes, dit-elle avec un sourire enjôleur en me rendant ma jambe avec regret.
Je sors de sa chambre en trombe, portant la main à ma tempe. Qu'est-ce que j'ai fait à cette femme ? Je l'ai rendu complètement accroc à ma personne, la groupie des groupies, le cauchemar de tout artiste. En fait, je dirais même que c'est dix fois pire que la plus agaçante des fan...
Je vais aller lui chercher de la glace, pour me donner le temps de réfléchir à ce que je vais faire. La déshypnotiser et accepter qu'elle disparaisse de ma vie ?
Je déverrouille la porte et descends les trois marches de son porche, sentant un mal de crâne s'insinuer insidieusement. Le gars dans la petite boutique est occupé à lire une revue à potins et ne fait pas attention à moi. Aussi bien. La machine à glace est à l'extérieur, mais il est hors de question que je retourne là-bas sans ramener un pack de bières, histoire de m'aider à passer au travers. Je trouve ce que je veux, paie les articles et vais chercher mon sac de glace. Bordel, à la grosseur du sac, je remplirai le petit congélo de son réfrigérateur à tous les coups. En sortant du commerce, je lève les yeux et j'aperçois, de l'autre côté de la rue, la porte de Lénore entrouverte. Je sais pertinemment que je l'ai refermé avant de partir, du coup mon coeur se remet à jouer de la batterie dans ma cage thoracique.
Ma caisse de bière et le sac de glace dans chaque bras, je traverse l'artère sans regarder et un automobiliste me klaxonne en me frôlant dangereusement. Je le remarque à peine. Survolant les marches de l'entrée, j'ouvre à la volée et dépose l'alcool sur le fauteuil du salon, remarquant la paire de bottes qui ne s'y trouvait pas à mon départ. J'allonge le pas pour me rendre jusqu'à la chambre, mes doigts gelant de plus en plus au contact de la glace.
Lénore est toujours dans la chambre. Ainsi que son nouvel amant.
Ou ce qu'il en reste.
Hoquetant de dégoût, je détaille malgré moi le cadavre mutilé qui git aux pieds de la femme de ma vie, mon paquet échappant de ma main refroidie. Son visage est dissimulée derrière sa chevelure, mais je devine ses lèvres retroussées sur un rictus qui tient plus de l'animal que de l'humain. Elle est armée d'une paire de ciseaux rougie par le sang qu'elle échappe en me voyant. Elle sourit béatement et s'approche de moi. C'est en détachant mes yeux du macchabée que je remarque les tâches de sang sur ses vêtements, sur ses bras, sur son visage... autour de sa bouche. Elle l'a... mordu en plus ?!
-Il est arrivé tout de suite après que tu sois parti, explique-t-elle simplement, sur le ton de la conversation. Il m'a dit qu'il voulait qu'on parte avant que ça dégénère entre toi et moi. Mais rien ne se mettra entre nous, Alex, je te le promets.
-Mais... le meurtre ! m'exclamai-je en désignant son oeuvre. Tu es folle !
-Mon corps et mon âme t'appartienne, Alex. Il a voulu m'arracher à toi, je ne pouvais pas le laisser faire, explique-t-elle en fronçant les sourcils, perplexe. C'était la seule façon, tu ne crois pas ?
L'étincelle dans ses yeux, encore. Ce n'est pas de l'adoration, comme je pensais. C'est carrément de la folie, oui ! J'ai joué avec son esprit, enlevé des pans complets de mémoire. Les blancs qui en ont résulté l'ont-ils affecté à ce point ? Au point qu'elle morde un être humain jusqu'à la mort ?!
Elle s'approche encore, tendant les bras, attendant que je la rejoigne. Je ne peux m'y résoudre et je secoue la tête avec vigueur, faisant un pas en dehors de la chambre. Son regard s'assombrit soudainement d'une manière qui ne me dit rien de bon. Mes pieds trébuchent sur le sac de glace et j'ai l'impression que le monde tourne au ralenti alors que je m'affale dans le couloir. Lénore se jette sur moi avec un grondement sourd au fond de la gorge.
Elle n'apprécie pas que je la rejette, après qu'elle ait prouvé sa loyauté envers moi. Brave bête.
Ma tête cogne contre le mur derrière moi et des étoiles tourbillonnent devant mes yeux. Le goût cuivré du sang emplit ma bouche. J'ai dû me mordre la langue. Pas fort, le mec.
La dernière chose que j'entrevois avant de mourir, c'est le visage de Lénore qui se colle au mien et la pression de ses dents sur ma gorge. Elle déchire ma jugulaire d'un coup sec, avec une aisance bestiale. C'est qu'elle a la rancune facile, la Lénore.
Morale de l'histoire : on peut faire des cabrioles à des sujets et faire faire le pître à de pauvre hère sur scène pour l'amusement général, mais on ne bricole pas avec l'esprit des gens.
Il y a des limites qui ne doivent pas être franchies, voyez-vous.


