P.A.L. : Une Phénoménale Anomalie Littéraire

15/01/2024

-Mon Dieu, qu'elle est belle ! s'exclama Julie, joignant ses mains sous son menton en admirant le nouveau meuble qui prenait place dans sa pièce au sous-sol.

Cet endroit, adjacent à la salle de jeux des enfants, était entièrement dédié à sa passion. La majorité des murs disparaissaient derrière des bibliothèques, remplies certaines à moitié, d'autres entièrement, sans parler d'une qui croulaient littéralement sous les romans et les vieilles revues de cuisine.

Depuis quelques mois, la femme commençait à courir les événements littéraires et encourageait les auteurs qu'elle rencontrait, rapportant très souvent plus de livres qu'elle n'en lirait jamais. Les ouvrages reposaient sur les étagères, dans un ordre très précis, par collection et par écrivain.

Si son mari s'était moqué au début, ironisant qu'ils n'auraient jamais suffisamment de place pour stationner autant de romans dans leur salon, il n'avait pas hésité à réaménager la pièce inutilisée, un ancien atelier dont il ne se servait plus, pour faire plaisir à sa conjointe. Par ailleurs, il n'était pas insensible au charme des arrangements opérés par Julie, avec l'ajout de deux fauteuils de qualité avec leur table de chevet chacun, en plein centre, installés sur un tapis moelleux. Des lampes sur pied encadraient les trois armoires noires, venues tout droit du IKEA de leur quartier. Une fenêtre donnant sur la cour arrière complétait la luminosité, fournissant la clarté pour la majeure partie de la journée.

Mario se redressa, grognant discrètement en se massant les lombaires. Il n'était pas peu fier de sa dernière acquisition : cette vieille bibliothèque achetée à un prix dérisoire sur Marketplace. Elle comportait deux grandes portes vitrées, qui refermaient sur les rayonnages, aussi hautes que le meuble. Surmontées d'une sculpture représentant un visage aux traits féminins, finement ouvragé, elles s'ouvraient à l'aide de poignées en cuivre polies par le temps et l'usure. Elle dégageait une aura de classe et de raffinement qui rehaussait le mobilier ordinaire de leur sous-sol, comme un diamant dans une fournée de charbon. De nombreuses marques balayaient les flancs du meuble – souvenirs de fréquents déménagements probablement – mais un coup installé entre deux autres étagères, il n'y paraissait plus.

L'homme soupira en s'épongeant le front.

-Il fait son poids, le machin… souffla-t-il, souriant malgré tout en appréciant du regard le résultat fini. Tu sais déjà ce que tu vas mettre à l'intérieur ?

Julie se tapota la lèvre inférieure, tournant sur elle-même pour couvrir les autres livres disséminés dans les bibliothèques.

-Elle est assez belle pour que je la réserve pour mes meilleures collections ! fit-elle, ravie. Je voulais justement acheter quelques trucs demain, avec le Salon du Livre en ville.

Elle coula un œil vers son mari.

-Si ça ne te dérange pas, bien entendu…

L'homme posa ses mains sur ses hanches, le corps secoué d'un fou rire à peine retenu.

-Ce n'est pas pour rien que j'ai pris la peine de te procurer d'autres étagères… t'as développé une belle passion et je suis content que tu puisses bénéficier d'un espace personnel. En prime, ça ne pourra pas nuire que les enfants avoisinent autant de livres ! S'ils réussissent à passer moins de temps sur les tablettes et davantage le nez dans les pages, c'est toute la famille qui en sortira gagnante !

***

Rosalie pointa le nez de l'autre côté de la porte. La jeune fille de sept ans, aux longues nattes blondes, tenait son lapin rose préféré contre elle. Certes, elle avait eu son compte de bibliothèque avec sa mère qui affectionnait autant les romans, mais ses parents venaient de quitter le sous-sol et le nouvel achat de son père l'intriguait au plus haut point.

Rosalie ressentait une grande fierté puisque sa mère lui avait gardé une place dans cette pièce et une rangée plus colorée d'albums illustrés l'attendaient en permanence en face de la porte, tout au bas des étagères. Elle partageait le plaisir de Julie a feuilleté les pages, même si elle n'arrivait pas encore à lire d'aussi gros volumes que la plupart des enfants de son âge.

Cette fois, son attention se tournait plutôt vers la dernière addition. Le visage sculpté l'hypnotisait tout particulièrement, avec ses traits épousant les formes douces d'une femme. Rosalie s'approcha doucement, serrant davantage sa peluche, intimidée malgré elle devant la stature imposante de l'objet.

Avec hésitation, elle tendit la main libre pour caresser du bout des doigts la glace des portes. Les fenêtres dégageaient une telle froideur que la petite frissonna. C'était étrange, puisqu'il faisait beau et chaud à l'extérieur et, même s'ils étaient dans un sous-sol, ses parents s'assuraient de garder une température agréable pour la salle de jeu et le petit salon de lecture.

Rosalie fronça les sourcils, laissant glisser ses phalanges sur la surface. Ce faisant, elle leva le menton. Lorsqu'elle rencontra les yeux ouverts de la sculpture, le regard rivé au sien, elle se figea à peine l'espace d'une seconde.

Les enfants répondaient différemment aux événements incroyables et, au lieu de crier de terreur ou de fuir ventre à terre, elle se contenta de retrousser les lèvres et de sourire. La femme représentée dans le meuble lui rendit son salut en hochant légèrement la tête, faisant grincer ses planches. Elle cligna des paupières lentement, couvant la jeune fille d'un air attentif.

Rosalie se pencha sur le côté de la bibliothèque, remarquant finalement les marques d'usure qui zébraient le flanc de l'objet.

-Est-ce que ça te fait mal ? se risqua-t-elle à demander en se redressant.

Son étrange interlocutrice secoua lentement de gauche à droite. Un voile de tristesse s'imprima sur son visage, obscurcissant le bois de l'armoire.

Heureuse d'avoir établi un contact et émerveillée d'avoir une discussion avec un objet doué de vie, Rosalie s'enhardit, laissant libre cours à sa curiosité.

-Comment est-ce que tu t'appelles ? lança-t-elle. Moi, c'est Rosalie.

L'autre parut hausser les épaules, alors qu'un craquement sinistre s'éleva des profondeurs du meuble. Soit elle n'avait de nom ou elle l'ignorait, mais la jeune fille n'obtiendrait aucune réponse à sa question.

Penchant la tête sur le côté, Rosalie ne perdit pas espoir de communiquer.

-Tu as quel âge ?

Cette fois, la femme ne réagit même pas, se contentant de fermer les paupières. Le babillage de la gamine paraissait l'ennuyer. La petite avança sa lèvre inférieure, soufflant une mèche de cheveux barrant son front.

-Je vais aller chercher ma maman… fit-elle. Elle n'en reviendra pas quand je lui dirai que tu es vivante !

S'enthousiasmant, elle tourna bride et se dirigea vers la sortie quand une voix sifflante, décharnée et poussiéreuse l'arrêta dans son élan.

-Nourris… moi…

Le corps entier de Rosalie se couvrit de chair de poule. La bouche ouverte, elle pivota. Interdite, elle en échappa son lapin sans s'en rendre compte.

-Tu… parles ! s'extasia-t-elle.

Son visage s'illumina d'excitation, incapable de croire à ce qui lui arrivait ! Personne ne voudrait la croire si elle racontait ça dans sa classe !

Elle revint en trottinant, alors que la bibliothèque réitérait son appel.

-Nourris… moi…

-Te nourrir ? s'étonna Rosalie, embêtée. Ça mange quoi, une armoire ?

Elle posa ses petits poings sur ses hanches, imitant son père quand ce dernier devait réfléchir intensément. De toute évidence, elle ne pouvait pas servir un bol de yogourt à un meuble ! Pas plus qu'une barre de chocolat…

Est-ce sa nouvelle et impossible amie avalerait des planches, vu qu'elle était constituée de bois elle-même ? Ridicule…

Un grincement métallique s'éleva dans la pièce et les portes vitrées s'entrouvrirent, dévoilant ses étagères vides.

-Nourris-moi, fit la voix de manière plus directe, cette fois.

Les yeux en bois de la femme-armoire scrutaient la jeune fille, attendant fébrilement de recevoir une pitance.

Rosalie battit des mains de plaisir, observant les battants écartés comme des bras invitants.

-Mais oui ! Une bibliothèque, ce que ça veut, c'est des livres !! J'aurais dû y penser plus tôt, je suis bête !!

D'un pas vif, elle s'éloigna, ralliant le coin de la pièce où reposaient ses albums personnels. Il s'y trouvait des romans jeunesse connus et d'autres écrits par des illustres inconnus. Il y avait des Martine que sa grand-mère avait acheté Noël passé, quelques Garfield et un nombre impressionnant d'ouvrages divers avec des histoires très colorées, provenant des différents événements où sa mère se rendait couramment. Julie aimait encourager les auteurs locaux et se procurait souvent leurs dernières créations, pour que ses enfants ne manquent pas de lecture.

Réunissant quelques titres au hasard, Rosalie se hâta de revenir au chevet de son amie.

-C'est ça que tu veux, pas vrai ? interrogea-t-elle.

Pour toute réponse, les portes s'ouvrirent davantage, l'enjoignant à déposer un premier livre. Soupirant, la jeune fille posa son butin à ses pieds, choisissant un premier roman. Elle ne savait pas vraiment ce qu'elle devait faire, ni à quoi s'attendre. Candidement, elle s'approcha et déposa sur la tablette centrale le petit ouvrage.

Elle se recula d'un bond. Au même instant, les battants se refermèrent en claquant, manquant de peu frapper en chemin Rosalie.

-Hé, fais attention tout de même ! signala cette dernière, agacée. T'as même pas dit merci !

L'armoire ne daigna pas réagir, se tassant sur elle-même, craquant et faisant gémir ses joints et ses vis. Comme si elle dévorait avidement l'illustré, semblant mâcher les pages, le visage de la femme ferma les paupières et lever le menton, goûtant ce festin offert.

Toujours habitée par ce sentiment de curiosité enfantine, Rosalie se pencha pour voir son livre à travers la glace. Effaré, elle vit la couverture perdre rapidement ses couleurs, coulant vers la translucidité avant de disparaître totalement, avalée par le meuble comme s'il n'avait jamais existé.

-Wow ! C'est pas tous les jours qu'on voit ça ! souffla Rosalie. T'es une sacrée gloutonne !

Elle eut un regard vers la sortie, songeant à aller avertir sa femme de la situation. Elle était parfaitement consciente, malgré son jeune âge, qu'elle ne comprenait pas tout ce qui se passait ici.

Elle fit un pas vers la porte au moment où les battants s'ouvrirent de nouveau en grand avec énergie, réclamant un nouveau morceau. Rosalie éclata de rire.

-Un dernier, d'accord ? Après, je vais aller chercher ma mère pour qu'elle te rencontre. T'as pas idée à quel point elle sera ravie de savoir que sa bibliothèque est magique !

Elle attrapa un deuxième livre et se pencha pour l'installer sur la tablette. Cette fois, elle n'eut pas le temps de s'écarter. Sentant les fenêtres se rabattre sur elle, Rosalie rua vers l'arrière, hurlant sa surprise.

-Hé ! Qu'est-ce que tu fabriques ? s'énerva la jeune fille, tendant les bras pour empêcher le piège se refermer.

La force déployée par l'armoire surpassait largement les muscles de Rosalie et il ne fallut que quelques secondes pour que les portes claquent. Se retournant de peine et de misère pour faire face à la vitre, Rosalie frappa du plat de ses paumes contre la surface, appelant sa mère à la rescousse.

Les larmes s'écoulaient désormais sur ses joues, sans qu'elle s'en rendre compte. Tout à coup, son émerveillement avait fait place à l'horreur. Faiblement, elle entendit la voix de Julie, depuis l'étage.

-Rosalie ? Qu'est-ce que tu fais, en bas ? s'enquit cette dernière.

-Maman ! Maman ! hurla la jeune fille, se plaquant contre la glace pour s'échapper.

Elle perçut un vent froid l'envelopper, caressant son corps juvénile et lui arrachant un frisson désagréable.

Elle remarqua soudainement que ses mains commençaient à perdre leur subsistance et elle cessa de taper, son esprit totalement incapable de comprendre le phénomène qu'elle vivait.

Un sentiment de légèreté l'envahit soudainement et elle crut quitter le sol, prenant son envol tel un oiseau.

-Maman ? balbutia-t-elle, une dernière fois, avant de disparaître comme son livre dans son dos.

La bibliothèque fut parcourue d'un long frémissement énergique, ses flancs venant percuter les autres armoires de part et d'autre. Pour un spectateur extérieur, elle aurait donné l'impression de vouloir quitter son emplacement pour échapper à ce sous-sol familial.

Quelques secondes à peine plus tard, Julie apparut à l'embrasure, tendant l'oreille.

-Rosalie, est-ce que tu es ici ? Tu m'appelles et après, tu cours te cacher… Je te jure !

La femme remarqua la pile de livres abandonnés devant sa nouvelle acquisition et soupira. Rosalie était pourtant bien avertie de ranger ses livres au risque de se faire interdire l'accès au salon.

En deux enjambées, Julie rallia les romans jeunesse et commença à les ramasser, se demandant où sa fille pouvait bien être passée. Une brise ébouriffa la chevelure de Julie qui se redressa d'un coup, se retenant pour ne pas crier de surprise.

S'attendant à découvrir Rosalie qui s'esclafferait de sa mauvaise blague, elle figea lorsqu'une voix froide et aux accents féminins s'adresse à elle.

-Nourris… moi…

Le cœur de Julie manqua un battement, alors que ses mains étaient prises de tremblements. Elle venait de remarquer le regard de l'armoire braqué sur elle. Les pupilles en bois semblaient vouloir s'exorbiter de leur gangue de bois et les lèvres firent craquer le matériel en s'étirant dans un rictus carnassier.

Julie recula d'un pas.

-Où est ma fille ? demanda-t-elle, craignant le pire en serrant les romans de Rosalie contre elle. Où est-elle ?

Les battants vitrés s'ouvrirent tranquillement pour toute réponse.

-Nourris-moi !!

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