Raconte-moi ton Objet : Janv. '25 - Échec au Roi

28/01/2025

-Enfin... soupira Michel, prenant place sur le banc de pierre, y'a pas à dire, ça fait une trotte, même pour quelques coins de rue.

Son compagnon hocha la tête en grimaçant, installant sa canne à ses côtés.

-Que veux-tu ? On a plus vingt ans, mon vieux ! ricana Albert, refermant sa veste autour de ses maigres côtes. Le mec qui a prétendu que prendre une marche à tous les jours allongeait l'espérance de vie ne devait pas avoir à se taper une circulation aussi dense que Central Park !

Les deux hommes rigolèrent encore un peu. Autour d'eux, une foule de piétons déambulaient sur les sentiers bordant le parc, parlant entres eux ou profitant simplement de la belle température de septembre. Il fallait dire que le mercure en hausse était propice aux balades extérieures. Bientôt, le vent d'automne charrierait les feuilles et avec elles, les derniers moments où les mini-jupes seraient de sortie ramenant de la pluie et des frissons à sa suite.

Les arbres commençaient tout juste à se dénuder, s'effeuillant sans hâte comme une danseuse de cabaret. Le gazon perdait tranquillement de sa verdure, optant pour des teintes brunes et ocre par endroits, se préparant à affronter la saison froide. Malgré cela, les cris des enfants s'amusant dans les jeux emplissaient la place, heureux qu'ils étaient de profiter d'une journée de fin de semaine.

Plusieurs tables étaient installées au centre de la place bétonnée, vissées fermement au sol pour que personne n'ait l'idée de s'en faire un mobilier personnel. Quelques-unes s'agrémentaient de graffitis et de tags variés, aux messages aussi colorés qu'évocateurs. Aux côtés d'un : À mort les flics et d'un Nique ta mère, le voyageur attentif pouvait noter différents numéros de cellulaires, certains avec des chiffres à moitié effacé avec le temps, vantant les mérites de telle ou telle femme inconnue.

La plupart par contre avaient été épargnés par les artistes de rues. Sur le plateau entre les sièges, des damiers attendaient le bon vouloir des joueurs d'échec. Dans le parc et ses environs, il ne manquait pas d'amateur de ce jeu de société et ils étaient nombreux à se présenter à toute heure du jour pour se défier entres eux.

Des parterres de bégonias embaumaient l'ambiance de leur parfum citronné autour des tables, ajoutant une touche délicate au décor des batailles que se livraient les fiers compétiteurs. L'immense carré se retrouvait encadré par une dizaine de bancs en pierre comme celui où Michel et Albert avaient trouvé refuge pour souffler. Devant les deux hommes, une large fontaine s'élevait dans les airs, au centre d'une mosaïque au sol faite en pierres.

Michel se pencha vers son acolyte, levant un index osseux.

-Tu vois ces gars-là ?

Albert plissa les yeux, suivant du regard le doigt tendu.

-Je vois pas... tu parles des joggeurs ?

-Mais non ! s'insurgea l'autre, sursautant légèrement. Pas ceux qui font de la course, je te parle des gens qui jouent aux échecs !

Albert haussa les épaules.

-J'ai jamais su comment ça fonctionnait ce truc-là ! Trop de règles, trop de pièces... Je préfère de loin une bonne soirée de cartes.

Michel grogna.

-Là-dessus, on est d'accord ! Rien de tel qu'un petit poker pour pimenter le tout, pas vrai ? ricana-t-il en donnant du coude à son ami qui rouspéta.

Ce dernier le repoussa doucement, mais fermement.

-Je ne parie pas non plus ! objecta-t-il sèchement. Qu'est-ce que tu cherchais à me dire à la fin ?

-À propos de quoi ? s'enquit Michel.

Albert leva les yeux au ciel avant d'agripper sa canne, manquant de peu en asséner un coup sur les genoux de son vis-à-vis pour l'aider à se ressaisir. Puis, il se rappela que la santé de l'octogénaire vacillait dangereusement et qu'il était préférable d'éviter les chocs.

-Tu me parlais d'un gars, là-bas aux tables de jeux d'échecs, reprit Albert calmement, détachant chaque syllabe pour laisser Michel reprendre le cours de ses pensées.

L'autre fronça les sourcils, se tournant derechef vers l'espace occupé par les tables. Sur les cinq damiers disponibles, trois parties étaient en cours. La première se déroulait entres deux adolescents boutonneux, l'un comme l'autre totalement absorbés par leur stratégie. Deux femmes discutaient autour de la deuxième table, déplaçant une pièce une fois de temps en temps. Elles ne semblaient pas réellement intéressées par le jeu, se racontant leur dernière conquête tout en glissant les pions, les tours et le reste sans réfléchir.

Michel n'aurait pas été étonné outre mesure s'il savait qu'elles ne connaissaient absolument pas les règles et bougeaient à l'œil les pièces.

Tout au fond, à la dernière table disponible, deux hommes se regardaient en chien de faïence, le regard sévère et plongés littéralement dans leur tactique. Celui qui faisait face aux deux vieillards était relativement jeune, à l'aube de la trentaine.

Il s'agissait d'un entrepreneur qui avait récemment fait fortune dans les médias sociaux. Avec l'avènement de l'informatique, ce genre de blanc-bec courait les rues désormais et il n'était pas rare d'en croiser au hasard des bars, entourés de jolies filles, au faîte de leur gloire. Ou encore dans le caniveau, après que la réalité les ait finalement rejoints et ramenés au niveau du plancher des vaches. Parce que oui : la bonne fortune souriait aux audacieux, mais était terriblement volage.

Le joueur d'en face tournait le dos à Michel et Albert et ils ne pouvaient discerner que sa chevelure noir, coupé court et son costume d'homme d'affaire, couleur anthracite. Avec des gestes élégants, il maniait son armée de pions avec assurance.

-Ouais, fit Michel. Ce sont ces types.

-Et alors ? pressa Albert.

-Et alors ? Je viens à chaque semaine à la même heure, réglé comme une horloge – ce qui n'est pas loin d'un exploit quand on a l'âge que j'ai –, ils sont assis toutes les semaines devant ce foutu plateau.

Albert ricana.

-Ils passent du temps ensemble... Quoi de nouveau sous le soleil ? Des tas de gens vont et viennent dans ce parc.

-Et à chaque fois... continua Michel, préférant ne pas relever la réplique de son comparse, c'est le petit jeune qui l'emporte. Ahhh ça, c'est une sacrée machine de guerre, tu peux me croire !

Il se claqua la paume contre le genou.

-À chaque putain de fois, je te dis ! Et quand il finit par abattre le roi de son vis-à-vis, on dirait qu'il vient d'être libéré sous caution tellement il semble soulagé.

Albert acquiesça, se dévissant le cou pour apercevoir les deux antagonistes.

-Y'en a qui prennent vraiment ces trucs au sérieux, voilà tout...

-C'est sérieux, enfin, Albert ! se scandalisa Michel, se tournant vers son ami. J'ai entendu dire qu'il y avait des chances que ça fasse partie des prochains Olympiques.

Albert éclata de rire.

-Mon Dieu ! Ils savent plus quoi inventer ! Comme si leur vie en dépendait !

Les deux hommes s'esclaffèrent ensemble. Les gens discutaient de tout et de rien autour d'eux, indifférents à l'hilarité de deux vieillards en promenade.

Soudain, ils entendirent un hurlement d'effroi.

-Non ! s'écria le jeune entrepreneur, se relevant d'un bond de son siège. Non, c'est impossible !

Michel et Albert se redressèrent de concert, fronçant les sourcils. Étrangement, peu de personnes s'étaient retournés pour assister à la scène, trop absorbés par leur petite vie personnelle ou les écouteurs trop profondément enfoncés dans les oreilles pour capter une conversation extérieure.

-Et pourtant... lança d'une voix suave l'homme en costume, ouvrant les bras. Il semblerait que cette fois, la chance vous ait définitivement quitté. J'ai remporté une partie, comme convenu.

Se levant, l'inconnu réajusta son veston, alors que l'entrepreneur s'écroulait sur son siège, tombant à moitié sur le dossier. Ses yeux roulaient d'une pièce à l'autre, cherchant une échappatoire qui n'existait pas.

-Le contrat était clair, reprit l'inconnu. Gloire et richesse jusqu'à votre défaite. Vous avez accepté les termes et signé en bonnes et dues formes.

-Je veux revoir le contrat ! supplia l'infortuné.

L'inconnu se fendit d'un sourire ravageur, alors qu'il remontait tranquillement sa manche droite, dévoilant un avant-bras poilu et des ongles parfaitement manucurés.

-Ça m'aura pris des années pour vous battre. Je suis impressionné, vraiment, mais je suis désolé : je ne fais pas dans le commerce de la pitié... Il aurait fallu s'adresser au-dessus pour ça. Votre âme est à moi !

Il tendit la main vers le jeune, phalanges tendues. Une aura de pouvoir parut s'étendre autour de la table de jeu, mais personne ne se tourna vers eux, aucune conversation ne stoppa net. La scène irréelle se déroulait au vu et au su de tous, alors que les citoyens vaquaient à leurs occupations habituelles.

La ville était témoin de tellement d'événements étranges, que ce soit des crises de nerfs par les itinérants aux illuminés qui prédisaient la fin du monde avec une cloche, au coin des rues, qu'aucun piéton ne ralentit sa course. Même les autres joueurs continuèrent à se concentrer sur leur propre damier.

Les deux femmes se levèrent en riant, empoignant leur sac à main en délaissant le champ de bataille, sans même se rendre compte de ce qui arrivait quelques mètres plus loin.

Seuls Michel et Albert, le regard rivé sur l'incroyable scénario, ne manquaient pas une miette du spectacle. Hypnotisés, ils n'osaient prononcer la moindre parole de crainte de briser le silence entre eux.

Debout bien droit, surplombant le jeune entrepreneur, le galant inconnu ne bougeait pas. Affalé contre sa chaise, le visage du perdant avait viré livide et il ouvrait la bouche machinalement comme un poisson hors de l'eau.

Bientôt, de la fumée parut s'extirper de sa poitrine et de sa gorge, scintillant dans l'air frais d'automne du parc. Estomaqué, Albert agrippa durement le bras de son comparse, serrant de toutes ses forces. Serrant les dents, Michel sentait la douleur se propager dans tout son membre, mais il doutait qu'il réussirait à faire lâcher prise, vu sa faible force.

Ce qu'ils voyaient était tout simplement impossible : était-ce réellement l'âme de ce pauvre garçon qui flottait au-dessus de son être avachi ?

Comme aspirée par une bourrasque de vent, la fumée formait des arabesques, tournant et tourbillonnant de plus en plus rapidement. Son volume augmentait à mesure que davantage s'échappait du jeune entrepreneur.

Le corps de ce dernier fut pris de convulsions et des tremblements manquèrent le faire chuter au sol. Le nuage s'enroula autour du poignet de l'inconnu qui rejeta la tête en arrière, fermant les yeux.

L'affaire fut menée en quelques secondes, mais sembla durer plus d'une heure. Sa main tendue et les doigts recourbés en serre, l'homme élégant aspira totalement les volutes colorées avant de refermer le poing avec un cri de victoire.

Lentement, les yeux dans le vague et les lèvres entrouvertes, le jeune entrepreneur glissa sous la table. Se retournant doucement, l'inconnu engloba la foule d'un œil perçant, vérifiant si quelqu'un le surveillait.

Les deux vieillards furent foudroyés d'un frisson qui eut l'effet d'une décharge d'électricité. Ils voulurent se lever, mais ne purent que retomber sur leur séant, réintégrant le siège en pierre.

-Bordel, Albert ! T'as vu ce que j'ai vu ?

-Je ne sais pas ce que t'as vu, mais je peux pas croire ce dont je viens d'être témoin !

Ils échangèrent un regard.

-Et comment ça se fait que personne ne s'enfuie en courant d'abord ?

-Peut-être parce qu'ils ne prennent plus le temps de regarder le monde avec leurs yeux, comme vous le faites depuis si longtemps ? suggéra une voix suave.

Ils sursautèrent de concert en découvrant l'homme élégant qui les toisait, quelques mètres devant leur siège. Il se tenait tout simplement près des tables de jeu et des joggeurs passèrent entre lui et ses interlocuteurs. Ses pupilles n'étaient que deux puits insondables où les deux vieillards auraient pu se perdre s'ils avaient tenté de soutenir son regard.

Figés de terreur, le duo de témoins ne put qu'attendre que l'homme les rejoigne, attendant patiemment que le chemin se libère. La chaleur qui régnait dans le parc quelques secondes auparavant descendait à mesure que leur vis-à-vis approchait. Albert tenait encore solidement le bras de son ami, plantant ses ongles dans la chair.

-Je vous saurai gré de garder ce que vous avez vu pour vous, messieurs. Je n'ai pas pour habitude de divulguer les contrats que je signe avec mes clients et je trouverais... fâcheux de revenir.

Ses yeux noirs passèrent de Michel à Albert, avant de revenir au premier.

-Me suis-je bien fait comprendre ?

Paralysés, les deux hommes acquiescèrent avec vigueur, hochant la tête de haut en bas en tremblant. Les lèvres du monstre s'ourlèrent sur un sourire carnassier.

-À la bonne heure. Rien de tel qu'un travail finalement accompli.

Il leva la main à la hauteur de sa tête.

-Bonne journée, messieurs...

Claquant des doigts, il disparut aussi soudainement qu'on crève une bulle de savon. Aussitôt, la température sembla reprendre ses droits et remplir la poche plus froide comme une vague déferlant sur la grève.

Frappés de stupeur, les deux vieillards ne bougeaient pas, fixant sans la voir la table de jeu désertée par l'inconnu, où le corps du jeune entrepreneur gisait en travers de son siège. Prendre son pouls paraissait superflu : la mort avait cueilli l'âme du gamin aussi sûrement que la lune remplaçait le soleil.

-Michel... murmura d'une voix rauque Albert, c'était quoi... ça ?

Il n'eut d'abord pas de réponse, l'autre se contentant de reprendre son souffle et gérer les battements désordonnés de son cœur d'octogénaire.

-C'était le diable, mon Albert... Ce bon vieux Lucifer en personne qui est venu jouer quelques parties... Oh, bon sang...

Albert déglutit bruyamment. Il baissa le regard et vit en fronçant les sourcils qu'il enserrait le bras de son ami. Il relâcha sa poigne, mais les traces de ses doigts restèrent sur la peau contre une marque au fer rouge, ses ongles ayant crée cinq demi-lunes sanglantes.

-Qu'est-ce que tu crois qu'il s'est passé, Michel ? s'enquit Albert.

L'autre inspira longuement, passant une main tremblante à travers ses cheveux clairsemés. Comment était-ce possible que personne à part eux ait pu assister à ça ? Les gens étaient-ils réellement devenus aveugles à ce qui les entourait au point d'oblitérer un truc pareil ?

Il pensa qu'il était plus temps de rentrer chez eux et d'oublier ce qu'ils venaient de voir. De mettre toute l'histoire sur le compte d'une démence précoce. Plus tard, ils en riraient peut-être, mais pour l'instant, la terreur prenait le pas sur tout le reste.

-Je crois... que le gamin a perdu sa mise contre une forte partie, tout simplement.

Albert émit un hoquet d'ironie qui ressembla à un aboiement, la voix fébrile manquant se casser en un sanglot.

-Tu vois... c'est pour ça que je ne parierai jamais sur rien ! On finit par en perdre la tête ! 

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