
Raconte-moi ton Objet : Janv. '26 - Perfection
Il essuya une goutte de sueur, avant de replacer son masque. Penché au-dessus de sa table de travail, à moitié recroquevillé sur lui-même depuis des heures, son entière concentration se focalisant sur les ultimes préparatifs.
En sourdine, dans le coin de la salle encombrée et plongée dans une semi-pénombre, une radio d'un autre âge émettait doucement sa mélodie. Louis Armstrong taquinait sa trompette sur un solo langoureux, emplissant la pièce d'une ambiance décontractée. Mais l'homme n'en avait cure.
Il posa le scalpel sur le plateau à sa droite, bien aligné à côté d'autres instruments médicaux – deux pinces, un trocard inutilisé, une paire de ciseaux désinfecté, deux seringues usées jetées en travers de l'espace de travail. Ses doigts de chirurgien caressaient presque amoureusement le sujet de son intérêt.
Son bureau mis à part, le reste de l'endroit croulait littéralement sous les artefacts les plus étranges et des plus disparates. La table à l'entrée disparaissait sous les rouleaux de plans divers. De nombreux projets débutés pour ensuite être rejetés sans émotion, recouvrant des pots à crayon et un ordinateur digne de figurer dans les musées. L'écran cathodique seul réussissait à faire sourciller les plus audacieux qui s'aventuraient au-delà du seuil de la place.
La réplique d'un squelette d'australopithèque se dressait dans un recoin, en position accroupi, comme sur le point de sauter. Du moins, c'était l'effet recherché. Un manteau mince et une casquette noire étaient posés sur le tas d'os en équilibre. À côté, encombrant une chaise berçante, une pile de livres menaçait de se répandre sur le plancher. Il s'agissait de manuels scientifiques pour la plupart traitant de sujets aussi variés que les hypothèses sur le disque de Phaïstos ou des essais ésotériques sur le sens de la vie, ainsi qu'un grand nombre de traités sur les expériences de mort imminente. En parcourant les titres, on retrouvait également des volumes au ton plus légers comme des enquêtes « sérieuses » sur les apparitions d'ovni à travers le globe et un traité de magie noire. Sur la couverture de celui-ci, reposant tout en haut de la tour littéraire, une représentation d'un sorcier tenant une fiole de potion noire annonçant sans ambiguïté un aperçu de l'intérieur des pages.
Mais pour l'instant, tout ça n'intéressait pas l'homme de science. Concentré sur sa table de travail, il retira son masque l'espace de quelques secondes, essuyant son visage du revers de la main. Il réajusta du gras du pouce ses lunettes rondes à monture dorée sur l'arête de son nez aquilin, pareil à un bec d'aigle.
Devant lui, l'œuf bougea doucement d'avant en arrière. L'homme sursauta légèrement, se redressant à peine. Il figea sur place, les mains ouvertes, prêt à intervenir en cas d'urgence.
L'artefact lui était précieux – le travail de toute une vie pour être précis ! Il avait consacré sa vie à tenter de découvrir les secrets du monde qui l'entourait et son bureau en désordre en témoignait. Chasseur un peu rêveur, il parcourait le globe pour éclaircir les mystères et percer l'inexplicable. En plus de ses recherches, il s'était adonné aux inventions – sans grand résultat malheureusement.
Cette fois cependant, il avait conscience de toucher à quelque chose d'inédit. Il avait ramené cet œuf de sa dernière sortie en Colombie, la semaine passée. Il avait réussi à dissimuler sa trouvaille au reste de l'équipe et aux guides qui les avaient menés durant sept jours dans la jungle impénétrable. Alors que l'expédition s'enlignait pour devenir un flop monumental, l'homme de science avait été abordé par une vieille femme étrange. Elle lui avait montré l'œuf qu'elle gardait farouchement dans sa misérable cahute, en plein cœur du village de Leticia. Si elle ne semblait pas prendre la mesure de ce qu'elle détenait, lui le savait !
Il avait pu s'arranger avec elle, moyennant des promesses de paiements très juteux, pour qu'elle lui envoie le précieux artefact à son laboratoire personnel. Lorsqu'il l'avait reçu aujourd'hui, il craignait que l'objet ait souffert durant le transfert... Tout aurait pu arriver, malgré ses recommandations à l'inconnue.
Mais contre toute attente, l'œuf était entier. Autant que le mystère...
Et voilà maintenant qu'il remuait !
Le scientifique recula sur sa chaise à roulettes, interdit. Le mouvement s'accentua visiblement, oscillant désormais de gauche à droite, comme si quelque chose à l'intérieur cherchait à s'échapper de sa prison de coquille.
-Attends... attends... murmura l'homme pour lui-même. Ce truc ne devrait pas être vivant...
L'œuf roula davantage et, par réflexe, l'homme l'attrapa, le sécurisant entre ses doigts. Il sentit instantanément la vibration qui habitait l'objet, ainsi que la chaleur qu'il diffusait.
Les sourcils froncés, il hésita à retirer ses doigts lorsqu'il perçut de petits coups portés contre la surface. Faibles, mais bien présents. Irréguliers, mais fermes. Estomaqué, l'homme relâcha sa poigne, rendant sa liberté à l'œuf étrange. Ce dernier sembla en profiter pour prendre la fuite, effectuant une roulade sur la surface de travail. Il s'éloigna, déambulant dans un arc de cercle imparfait vers le rebord de la table. Se dressant sur ses pieds, l'homme repoussa la lampe suspendue qui éclairait le plan en stainless.
Quoique cela puisse être, la chose qui se cachait sous la coquille paraissait bien décidée à se montrer. L'homme le suivit des yeux, indécis sur la marche à suivre. Plus que tout, il devait garder des traces de tout ça !
Il pivota sur lui-même, plongeant sur le bureau à l'entrée, écartant d'un bras rageur les plans qui dégringolèrent dans un fouillis indescriptible, mélangeant des tonnes de pages ensemble. Des crayons volèrent dans les airs, rebondissant en tous sens, ajoutant au capharnaüm.
L'homme finit par trouver ce qu'il cherchait sous la pile de papiers : une caméra photo portative. Il l'apportait sur la plupart de ses recherches sur le terrain, là où il préférait garder son cellulaire dans ses poches, loin des tracas. Elle serait idéale pour filmer la suite !
Fébrile, il se retourna au moment où l'œuf, dans un élan plus prononcé, parvint à franchir le rebord de la table, se projetant vers le sol.
-Merde ! jura le scientifique en se précipitant.
Il posa abruptement l'appareil sur le plan de travail, contournant son espace en repoussant la chaise du même geste.
-Merde, merde, merde ! continua l'homme. J'espère qu'il ne s'est pas fissuré !
Dans sa hâte, il percuta de l'épaule la lampe suspendue qui se mit à se balancer à son tour d'avant en arrière, jetant un éclairage instable dans la salle.
Dans son coin, la radio passa de la trompette de Louis Armstrong à la voix d'Ella Fitzgerald qui entama les premières mesures de « It's a lovely day ». Dans cette ambiance plus incongrue, l'homme s'approcha avec circonspection, s'attendant à voir son artefact précieux en miettes, baignant dans une mare de liquide clair.
Il stoppa net lorsqu'il vit l'artefact effectivement en plusieurs pièces irrégulières, disséminées sur le plancher. Des morceaux de coquilles dodelinaient encore paresseusement, recouvertes de filaments filandreux visqueux. Dans la plus grosse partie des vestiges de la coquille, quelque chose semblait s'étirer, repoussant les parois.
Remontant ses lunettes sur son nez, l'homme s'agenouilla précautionneusement, prenant conscience de l'importance du moment. Il n'avait pas pu identifier l'âge de l'œuf, ni même le relier à une espèce connue.
Il allait devenir le témoin d'une nouvelle race.
Alors que le balancement de la lampe suspendue s'amenuisait, il put obtenir plus de clarté pour observer le phénomène. Le souffle coupé, il vit avec effarement trois minuscules doigts s'agripper au bord de sa prison ovoïde. Pourvue de deux phalanges, chacun des appendices se terminait par une griffe effilée, tellement fine et insignifiante qu'elle ne paraissait une menace immédiate.
Un léger râle, à peine perceptible à cause de la musique émise par la radio, s'éleva de l'œuf. Le scientifique ne put résister à la curiosité d'en voir davantage, s'approchant lentement.
Surplombant la coquille fracassée, il aperçut une petite tête pâle et oblongue, le crâne dégarni couleur ivoire. Il fut frappé de n'y déceler aucune orbite, ni rien qui paraissait servir de narines. Seul un orifice perçait ce qui représentait le visage de la créature inconnue, mais la double rangée d'aiguilles qui le garnissait interdisait de faire planer le doute sur l'utilité de la cavité. Si elle ne pouvait pas voir, elle possédait une sacrée mâchoire pour sa taille !
Baignant dans un jus clair, tout au fond de son œuf, le nouveau-né tentait de se redresser, s'aidant du mieux qu'il pouvait avec sa patte, tandis que l'autre peinait à s'accrocher à la paroi arrondie. Son cou maigrelet peinait à soutenir le haut du corps, mais, lentement, en tremblant, la chose gagnait du terrain. Son torse fragile laissait entrevoir une petite cage thoracique qui se soulevait doucement, au rythme des battements de son cœur. Toute la peau de la bête était d'un beige sale, parsemée de tâches bleuâtres probablement dues à l'éclosion de son œuf, résultat de sa naissance difficile. À moins qu'elles proviennent de la chute de la table... Il possédait une physionomie semblable à l'homme, si ce n'était l'absence d'yeux et les griffes au bout de ses trois doigts...
Ses pattes antérieures pataugeaient dans l'albumen, le liquide dans l'œuf. Est-ce que ce dernier était composé de protéines et d'eau comme les œufs que nous connaissions ? Impossible à dire pour l'instant : clairement s'annonçait de longues semaines d'examens et de tests pour tirer tout ça au clair !
Le cœur de l'homme se mit à battre plus vite. Soudainement, des images de prix et de reconnaissances de ses pairs se mirent à défiler devant ses yeux, alors qu'il envisageait les implications d'une telle découverte !
Découvrir une nouvelle race relevait du miracle, alors que la surface du globe avait été balayée et foulée par des millions de chercheurs. Il ne restait que les abimes marines qui recelaient toujours son lot de mystères, mais elles demeuraient relativement inaccessibles pour la plupart, faute de budget.
Et voilà que par une rencontre fortuite, au hasard d'une rencontre impensable, il s'apprêtait à passer à l'histoire...
Le tirant de sa rêverie, la créature ouvrit la gueule et émit un gémissement déchirant, à mi-chemin entre la frustration et le désespoir. Du moins, pour autant qu'une telle chose puisse ressentir de tels sentiments.
L'homme tenta de mettre une bride sur ses idées qui s'emballaient de nouveau, emportée par un flot impétueux de questions et d'hypothèses diverses, toutes plus folles les unes que les autres.
Et si cet œuf venait de l'espace ? Ou peut-être venait-il d'une race sous-terraine ? La région amazonienne abritait de nombreuses formes de vie et il était tout à fait plausible que l'humanité n'ait pas rencontré encore la totalité d'entre elles...
Le scientifique sourit doucement, ses lèvres s'étrécirent en voyant le bébé lutter pour se mettre debout.
-Attends, mon bonhomme... Je vais te donner un coup de main. C'est qu'on va faire un sacré bout de chemin toi et moi, même si tu ne le sais pas encore...
Il avança la main, dans l'intention d'attraper la patte libre de la créature pour l'aider à sortir de l'œuf.
-Un truc comme toi, ça n'arrive qu'une fois dans une vie... souffla l'homme, émerveillé.
Ses doigts frôlèrent les phalanges griffues de la minuscule bête. Aussitôt, les appendices s'agrippèrent à lui, raffermissant sa prise. Surpris, le scientifique remarqua immédiatement la force qui habitait les membres pourtant frêles. Il sentit une pression sur sa peau, comme si la créature reculait sur elle-même, se servant de lui comme support.
Il fronça les sourcils.
Avant qu'il puisse réagir, la bête replia ses pattes antérieures sous elle et se propulsa avec une vitesse inattendue vers son visage, ouvrant la gueule sur un cri affamé.
Les yeux écarquillés, l'homme se rejeta vers l'arrière, mais le prédateur était déjà sur lui. Tombant à la renverse, sur le dos, il leva les bras pour repousser l'importun. Ses lunettes volèrent plus loin, frappé par la chose qui atterrissait sans grâce sur sa joue, s'écrasant à moitié contre l'arête de son nez.
Il pouvait sentir le petit corps tiède et encore quelque peu visqueux contre lui, ses petites griffes farfouillant ses traits pour chercher un endroit pour s'accrocher.
-Putain ! Veux-tu partir de là ! s'écria l'homme, fouettant l'air devant lui pour déloger l'intrus. Sa main entra en contact avec la créature qui le mordit sauvagement, malgré la petitesse de sa dentition. Ce fut comme une vingtaine de dards se plantaient dans son épiderme et le scientifique se crispa, hurlant de douleur.
Il eut le réflexe d'enlever son bras avant d'être attaqué de nouveau. Cependant, il ne s'attendait pas à la suite. Au moment où il ouvrait la bouche pour crier, la bête en profita pour se faufiler entre ses lèvres, insérant son corps effilé et encore lubrifié à l'intérieur.
S'arc-boutant, le scientifique se raidit, refermant la mâchoire avec horreur. Il sentit les pattes griffues danser frénétiquement sur sa langue, taquinant son palais et égratignant ses gencives et la partie interne de ses joues.
L'homme pensa à se tourner, mais avant qu'il puisse s'exécuter, la créature poussa l'audace jusqu'à pénétrer dans la gorge, franchissant la luette et s'engouffrant dans l'œsophage.
À cet instant, l'homme perdit la carte et aucune pensée rationnelle ne réussit à crever la surface de sa conscience, réduit à l'instinct de survie purement primale. Se griffant farouchement la peau du cou, il tentait d'atteindre son agresseur à travers l'épiderme. Avec écœurement, il pouvait suivre chaque mouvement de la chose à l'intérieur de son corps. Une déformation de chair distendue témoignait de la présence exacte de l'intrus.
Les larmes coulaient de ses paupières tandis que l'air commençait à se raréfier dans ses poumons, son conduit à moitié bouché par le corps du petit monstre. Toussant et hoquetant, les yeux révulsés, le scientifique commença à ruer sur le sol, ses jambes parcourues de spasmes incontrôlables. Ses bras retombèrent le long de ses hanches, ses doigts s'ouvrant et se fermant de manière erratique. Un mince filet de bave et de broue s'échappa de la commissure de ses lèvres.
La chose continuait son avancée, quittant la zone du cou pour s'enfoncer plus loin. Au moment où elle atteignait le poitrail, le cœur de l'homme avait lâché, explosant de terreur. Le silence revint sur la salle, simplement contrarié par Ella Fitzgerald qui terminait les dernières mesures de sa chanson, sur la vieille radio dans un coin de la pièce.
