Raconte-moi ton Objet : Les Ciseaux du Démon - Jenofa G. (Fév. 2024)

06/03/2024

Il était allongé sur son canapé, entièrement dans le noir, contemplant le plafond comme si celui-ci était porteur de réponses. Il avait bu. Encore. Il sentait peu à peu la fatigue lui tomber lourdement dessus. Malgré tout, il ne parvenait pas à s'endormir. D'ailleurs, il ne savait même pas quelle heure il était. La notion du jour et de la nuit s'était évaporée au fil des mois, à partir du moment où il avait décidé de laisser les rideaux de son appartement fermés à longueur de temps. Ça empestait le renfermé et la sueur, mais ça non plus, il n'en avait pas conscience. Il n'était plus que l'ombre de lui-même. Ce qui le faisait se sentir vivant de temps à autre, c'était quand la souffrance revenait frapper à sa porte. Quand il en ressentait le besoin, il savait où la trouver. Il lui suffisait d'ouvrir son P.C. posé sur la table basse et de se repasser en boucle la vidéo de sa fille. C'était la seule chose qu'il lui restait. Dans des moments comme celui-ci, il se sentait happé par ce besoin de la revoir, de l'écouter et d'entendre son désespoir faire écho à sa propre culpabilité.

L'écran de son ordinateur portable s'alluma et il n'eut que quelques manipulations à faire pour pouvoir lancer de nouveau l'enregistrement. Il le connaissait par cœur. Chaque geste, chaque parole, chaque humiliation qu'elle avait pu endurer. Il subissait toutes les épreuves qu'elle avait traversées et affrontées dans sa courte vie. C'était sa sanction. Même s'il était certain qu'Ela n'avait jamais fait ça pour le punir, mais bel et bien pour lui offrir des explications sur lesquelles se reposer. Néanmoins, c'était comme ça qu'il avait décidé de le ressentir. Il avait été un mauvais père. Un homme médiocre. Il l'avait abandonné et il se blâmait pour tout ce qu'il n'avait pas vu. Tout ce qu'elle n'avait jamais osé lui avouer. Il connaissait la chanson, avec des ''Si'' on ne refait pas le monde et c'était bien son problème. Il ne pourrait jamais avoir de seconde chance. Il ne pourrait jamais se rattraper. Être là pour elle. Tout faire pour la rendre heureuse, la protéger, rien qu'une fois…

Il lança la vidéo… Son propre châtiment.

Sur l'écran, Ela se tenait assise sur son lit d'adolescente. Elle avait ses longs cheveux attachés dans un chignon déstructuré et elle portait un t-shirt d'un vieux mouvement de rock des années soixante-dix. Un vêtement qu'il lui avait offert pour un de ses anniversaires. C'est un groupe qu'il lui avait fait découvrir très jeune et la musique était devenue leur lien le plus visible. Puis, comme à chaque fois, elle se passait une main sur le visage pour repousser une mèche avant de commencer à parler…

Je ne suis jamais parvenue à oublier et c'est à cause de ce qu'il a fait de moi que tout mon monde s'est mué en enfer...

J'avais huit ou neuf ans. Je ne me souviens pas de tous les détails, mais il y a des choses que je ne pourrais jamais faire taire. Son visage. Ses lunettes à double fond. Sa voiture… Ce jour-là, on était au parc avec mon ami. Il n'était pas loin de la maison alors on avait l'autorisation d'y aller seuls. Le jardin était entouré par des barrières confectionnées en rondins de bois et on avait pris l'habitude de grimper dessus pour en faire le tour, comme des funambules sur un fil. Ça nous amusait.

Mani avala difficilement sa salive et il se redressa en position assise sur le canapé.

Ce jour-là, il faisait beau. Du moins, c'est ce que je me dis souvent quand j'y repense. Je ne me souviens plus comment j'étais habillée, ou comment j'étais coiffée. Pourtant, j'ai toujours ce sentiment au fond de moi qui me dit que ça avait de l'importance. Peut-être que ça aurait tout changé. Peut-être qu'il ne m'aurait pas remarqué. Peut-être que sa voiture ne se serait pas arrêtée à notre hauteur alors qu'on était sur le point de finir notre tour du parc. Je ne sais pas. On ne m'a jamais dit que ce n'était pas ma faute, alors, j'ai toujours pensé que ça l'était.

Sa gorge se noua et ses yeux commencèrent à se border de larmes.

Je me dis parfois que si nous ne nous étions pas souciés de sa voiture… de lui, peut-être que ma vie entière aurait été différente. Malheureusement, tu m'avais bien élevé Papa, comme Maman. Alors quand il a garé sa voiture à quelques pas de funambule de nous, je me suis tout de suite dit qu'il avait besoin d'aide. Qu'il cherchait son chemin. J'étais à des années- lumière de me douter que me pencher à cette fenêtre serait la pire décision de toute mon existence.

Un sanglot s'extirpa douloureusement de sa bouche et il plaqua une main sur celle-ci pour l'étouffer.

Je n'étais qu'une petite fille. J'étais heureuse. Il faisait beau. Mon ami était avec moi. Je me sentais en sécurité. Mais ces quelques pas d'équilibriste qu'il m'avait fallu pour atteindre sa voiture lui avait donné le temps d'ouvrir son pantalon. Et, quand je me suis penché à la fenêtre, je l'ai aperçu. Je sais que je l'ai vu. Je ne m'en souviens pas réellement. Mais je sais qu'il tenait son sexe dans sa main et qu'il me regardait fixement. Il n'a jamais baissé sa vitre ou peut-être que si, mais je ne m'en souviens pas.

Mani serra les poings sur ses genoux, sa mâchoire douloureuse.

C'est là, qu'avec toute la lucidité d'une vieille âme, j'ai dit à mon ami de courir. Je lui ai hurlé de rentrer chez lui. De partir. De s'échapper. Je n'étais qu'une enfant, mais j'avais conscience que ce que je venais de voir n'était pas normal. Qu'il avait mal agit. Que je ne devais pas rester là. Alors, j'ai fui à mon tour, sans me retourner. J'ai couru de toutes mes forces. Et, comme tu m'avais bien élevé sur les dangers du monde, je me souviens que j'ai fait tout un détour pour rentrer à la maison. Je voulais être certaine qu'il ne sache pas où j'habitais. Je voulais qu'il ne puisse pas me suivre en voiture. Ce qu'il s'est passé après, je ne m'en souviens plus. C'est le trou noir. Je sais que je suis rentrée à la maison. Que je t'en ai parlé tout de suite… Mais le reste…

Mani se frotta le visage à deux mains, essuyant ses larmes au passage.

J'aurais aimé me souvenir de ta réaction. Mais tout ce dont je me rappelle, c'est qu'on a été porté plainte. Et que ce flic, m'a demandé de revivre la scène. M'a obligé à me souvenir de son visage, de ses lunettes, de sa voiture. Il m'a demandé sa plaque d'immatriculation. Ses signes distinctifs… Qu'est-ce qu'un signe distinctif pour une enfant de 8 ans ? Je n'avais pas envie de me souvenir. Ni de son visage qui me hanterait jusqu'à aujourd'hui. Ni de sa foutue bagnole grise. Aujourd'hui encore, quand je ferme les yeux le soir, je le vois. Je revis la scène. Je replonge dans son regard derrière ses verres en cul de bouteille. J'ai peur de fermer les yeux, Papa… Je ne me sens jamais en sécurité à l'extérieur de la maison…

Il frappa du poing sur la barre espace pour arrêter la vidéo. Il ne voulait pas en entendre davantage. Il connaissait la suite. Il l'avait vécu. Il se souvenait de la rage qu'il avait ressentie quand ce fameux policier lui avait dit qu'ils ne pourraient certainement rien faire. Que malgré le portrait-robot de cet homme, il était peu probable qu'ils puissent le retrouver. Plus tard, on leur avait même appris qu'il possédait sûrement une voiture de fonction et qu'elle ne serait pas identifiable. Il avait abandonné. Comme les flics. Après plusieurs semaines, mois… années, ils avaient fini par ne plus en parler. Malgré le fait que ce salaud avait continué à suivre Ela pendant presque un an, ils ne sont jamais parvenus à avoir la moindre piste. De son école à la maison, puis de la maison à son établissement scolaire. La situation avait été infernale. Il repartit la vidéo.

Et puis, après ça, les conséquences que cela a pu engendrer chez moi, physiquement et mentalement, ont fait que je ne trouvais jamais ma place parmi les autres. J'avais grandi trop vite. Trop violemment. J'étais trop timide, trop prude, trop sage, trop prudente. J'ai été moquée. Humiliée. Trahie par mes amis au fil des années. Toute ma vie on me ramenait à ce jour-là, sans même que ces gens en aient réellement conscience. …

Mani réalisait à présent, bien que trop tard, l'enfer dans lequel sa princesse avait progressé. Les mains tremblantes, il grimaça douloureusement pour ravaler ses larmes.

À cette époque, il était lui-même tellement à côté de ses pompes qu'il n'avait pas su déceler le mal-être de sa propre fille. Ça faisait deux ans qu'ils avaient perdus Elizabeth. Ça avait été compliqué pour lui de réussir à faire son deuil en devenant le père célibataire d'une toute jeune fille. Il avait commencé à boire à ce moment précis.

Au début, de temps en temps, pendant les repas un verre de vin, comme quand sa femme était encore en vie. Puis, plus tard, deux, trois… L'alcool fort avait fini par venir s'ajouter à ceux-ci quelques heures plus tard, devant la télévision. Ela n'aimait pas le voir comme ça. Il en était conscient. Mais il n'avait toujours trouvé que ce moyen pour faire taire ses problèmes et ses angoisses.

Par chance, il n'avait pas l'alcool mauvais, juste triste.

Sa poitrine se serra alors qu'il se remémorait les nombreuses fois où Ela avait été là pour lui. Où elle l'avait retrouvé saoul dans le canapé… ou elle l'avait aidé tant bien que mal à s'allonger sur celui-ci pour dormir un peu. Il se souvenait de ses petites mains le bordant comme un enfant jusqu'à venir lui caresser les cheveux. Elle avait grandi trop vite. Par sa faute. Par celle de ce salaud. À cause de la mort de sa mère. Il aurait tellement souhaité lui apporter plus dans la vie que ce genre de souvenirs d'enfance.

Elle n'avait jamais eu besoin de lui. C'est lui qui avait eu besoin d'elle.

Elle était sûrement la seule raison pour laquelle il ne s'était pas foutu en l'air.

Il se sentit soudainement accablé par l'angoisse. Terrassé par le fait qu'il était seul. Rongé par ce sentiment qu'il ne s'en sortirait jamais, quoi qu'il fasse. Qu'il n'avait plus de raison de vivre. Il avait tout perdu, sa femme, sa maison, sa fille… et aujourd'hui, même son entreprise.

Il n'avait plus rien. À peine le goût de survivre.

Son regard se porta sur l'arme automatique qui était sagement posée sur la table basse de son salon. Elle reposait là depuis plusieurs jours, mais c'était bel et bien la première fois qu'il la fixait si intensément. Elle semblait l'appeler. Répondre à ses questions. Peut-être qu'il valait mieux la rejoindre. Comment était-il censé vivre sans elle ? La seule personne au monde qui lui avait sorti la tête de l'eau à la perte de sa femme, sa propre mère. Elle avait été plus solide que lui. Il ne l'avait jamais entendu. Elisabeth, elle, aurait tout de suite su quoi faire, comment la consoler, comme surmonter cette épreuve. Elles avaient systématiquement été plus fortes que lui. C'était là une vérité qui ne lui apparaissait que maintenant. Mais alors, pourquoi l'avait-il perdu ? Pourquoi avait-elle mis fin à ses jours ? Elle avait beau le lui avoir expliqué dans cette vidéo, il ne comprenait toujours pas. Pourtant, il était en train de le vivre.

Sa main se tendit vers l'arme et il la saisit, la soupesant du bout des doigts comme s'il s'agissait d'un objet fragile ou de décoration. C'était la première fois qu'il l'observait réellement. Elle avait été mise dans un coffre pour le jour ''où ''. Jusqu'à maintenant, il n'avait jamais eu besoin de la tenir si longtemps… encore moins songé à s'en servir.

Une vague s'empara de nouveau de son âme et elle se bouscula contre sa cage thoracique. Son cœur battait à tout rompre dans sa poitrine et son crâne bourdonnait. Il était à peine conscient de ce qui l'entourait. Les yeux bordant de larmes et le visage grimaçant de douleur, il enclencha délicatement le mécanisme du pistolet. Une expression lui passa dans la tête, en imaginant les gens qui le trouveraient. Il ne put s'empêcher de sourire à travers sa souffrance en songeant qu'un connard dirait sûrement un truc du genre '' Il a voulu refaire la déco ''.

À ce moment précis, ça semblait si simple. Si libérateur…

Mais alors qu'il s'apprêtait à passer à l'acte, une ombre se glissa devant lui.

☠☠☠

Comme une âme vaporeuse, je sors de l'ombre. Je l'observe depuis plusieurs jours, des semaines, des mois peut-être. Ma notion du temps est erronée depuis bien des siècles. Néanmoins, c'est enfin à mon tour de jouer. J'ai attendu avec impatience ce jour précis. Cet instant où la raison n'est plus qu'un murmure et où le désespoir suinte par tous les pores de la peau. Ce bref moment où la vie et la mort se lancent dans un combat pour le morceau de viande fraîche et où tout n'est que pari et choix cornéliens. Cet homme est là, face à moi, et je sais que l'opportunité que je m'apprête à lui offrir n'aura aucun motif de refus. Il est déjà au fond du gouffre. Au fond des abysses visqueux de son âme meurtrie. La seule chose qu'il peut entrevoir à présent, c'est un espoir. Un simple souffle qu'il lui donnera l'élan pour remonter à la surface et remplir à nouveau ses poumons d'air.

Après tout, que risque-t-il ? Pourquoi en serait-il autrement alors qu'il a une arme pointée sur la tempe et qu'il compte rejoindre l'enfer brûlant qui l'attend de pied ferme ? Il a déjà embrassé le trépas. Sa décision est prise. Pourquoi chercherait-il à refuser d'affronter mon jeu ? Pourquoi fuirait-il la possibilité d'obtenir ce qu'il désire le plus au monde ? Le choix est simple : mourir bêtement, ou essayer et courir la chance d'y gagner un nouveau souffle de vie…

J'ai pris forme humaine et c'est mon visage qu'il voit s'extirper de l'ombre en premier. Je peux sentir son corps se tendre et sa bouche s'assécher. Il a peur. La crainte vient d'envahir ses veines et pomper le sang plus vite jusqu'à la cervelle qu'il n'a pas encore étalée sur les murs. Un fin sourire se glisse sur mes lèvres humides. Il ne remue plus, et de toute façon, ça ne servirait à rien d'essayer, puisque j'ai figé l'espace et la matière autour de nous. Son arme est en suspend près de sa tempe et son doigt toujours sur la gâchette, cependant, même s'il le désirait assez fort, il ne pourrait pas bouger d'un millième de centimètre.

J'aime particulièrement ce laps de temps qu'il leur faut pour tenter de comprendre ma présence. Puis, alors qu'ils s'imaginent enfin que je suis là pour les emmener dans l'audelà, j'interviens. Je n'ai rien de la grande faucheuse. Je n'exécute pas ma tâche en respectant une liste… en suivant les règles de l'univers. Je prends à chaque fois que j'en ressens l'envie, le plaisir… J'adore jouer. Et malheureusement pour eux, les humains sont les êtres les plus divertissants en ce bas monde. Si vous saviez ce qu'ils sont capables de subir et de faire quand leur vie n'a plus ou presque plus d'importance. Ils risquent le tout pour le tout, sans limites.

— Bonsoir Manuel, dis-je d'une voix doucereuse en sa direction.

— Qu.. qui êtes-vous ?!

La fameuse question. Toujours la même. Avec le temps, j'aurai pensé avoir été ajouté aux légendes ou aux livres d'histoires. Il faut croire que le peu d'individus laissé sur mon passage n'aide en rien à faire perpétuer ma réputation. Mon sourire carnassier s'étire un peu plus et j'attrape un pan de mon manteau long pour réaliser une révérence presque trop théâtrale.

— Jarkeen, pour vous servir !

L'homme ouvre la bouche, mais aucun son n'en sort. Raaaah. Maudits Humains. Je suis quasiment vexé de ne toujours pas réussir à marquer les esprits.

— Il faut vraiment que je fasse écrire un foutu bouquin sur moi, me dis-je à moi-même alors que je réfléchissais à voix haute.

— Qu'est ce… qu'est-ce que vous me voulez ?

Je tourne mon visage vers lui à nouveau et je lui fais un clin d'œil.

— J'y viens, mon mignon.

Je monte sur la table basse dans un court élan joyeux et je m'assois, sans même y faire attention, sur l'ordinateur portable encore chaud. Je me fiche pas mal de l'abimer et à mon avis, au point où il en est, il n'en a rien à foutre non plus. En un infime claquement de doigts, je le libère de sa fixation et presque aussitôt, sa main retombe avec l'arme sur le coussin du canapé. Dans un autre claquement, je fais disparaître celle-ci dans un petit bruit sourd. Il est hors de question qu'il m'échappe en choisissant la facilité.

— Je ne suis pas ici pour récupérer ton âme ou toute autre connerie que tu peux t'imaginer, Vieux. Mais, plutôt pour te proposer un p'tit jeu amusant. Enfin, tout dépend du point de vue !

Mon ton est presque trop enthousiaste, mais je ne peux pas m'en empêcher. C'est toujours excitant de les voir réagir à mes apparitions et surtout à mon petit programme.

— Je… ne comprends pas, bafouilla le quarantenaire.

— Très simple. Tu peux disparaître de façon médiocre, ouuuuuu…, accentuais-je, tu peux tenter mon aventure, prendre le risque de succomber, MAIS peut-être gagner la chance… d'obtenir ce que tu désires le plus au monde.

Ma modeste tirade se termine sur un ton mystérieux et j'ai l'impression qu'il a complètement déconnecté. Il me regarde avec ses yeux de merlan frit et c'est tout juste si un filet de bave ne coule pas aux coins de ses lèvres. Il a l'air hébété et presque mort de l'intérieur. Un soupire m'échappe et je me pince l'arête du nez. Ce n'est clairement pas la partie que je préfère dans l'histoire. C'est toujours tout un cirque pour paraître merveilleusement génial sans avoir à se coltiner la stupidité humaine.

— Je recommence. Tu voulais crever, pas vrai ?

L'homme fronce les sourcils et je prends ça pour un oui.

— Bon et bien, je t'offre mieux. Bien sûr, ce n'est pas sans risque, mais… si tu réussis mon épreuve, tu gagneras ce que tu désires le plus au monde…

Je marque une pause pour me saisir de l'ordinateur portable sous mes fesses. Une fois ouverte, la vidéo s'affiche de nouveau sur l'écran et il me suffit d'appuyer sur ''play''.

— Autrement dit, commençai-je, tu pourrais la revoir.

Là. ENFIN. Je sens que j'ai son attention. Sa ride du lion est toujours aussi froncée, mais au moins, je sais que c'est parce qu'il réfléchit à ma proposition. Sans trop de considération, je balance l'ordinateur portable à bout de bras, comme s'il n'avait s'agit que d'un simple cahier de notes. La matière et ses nombreux secrets.

— Alors, qu'est-ce que t'en dis, mon grand ? demandai-je le sourire aux lèvres.

— Qu'est-ce que je dois faire ?

Son ton est déterminé. Aaaaah, le voilà mon moment préféré.

— C'est là que ça se complique un peu, tu vois, parce que tu vas devoir me faire confiance pour la suite, à tes risques et périls.

Dans un haussement de sourcils, je claque une nouvelle fois des doigts et je fais apparaître un petit étui. Il a presque la forme de celui d'un violon, mais il entre facilement sur mon avant-bras. Du moins, sous cette forme humaine. Du bout des doigts je caresse la boîte recouverte de cuir écailleux et je peux déjà sentir l'excitation me gagner. C'est l'objet auquel je tiens le plus au monde. Mon précieux trésor. Beaucoup de gens seraient prêt à tuer pour l'avoir, mais il est à moi. Il m'appartient. Je le possède depuis tellement de siècles que j'ai parfois du mal à me souvenir de comment il s'est retrouvé dans mes mains. C'était écrit ainsi. C'est ce que j'aime me dire. Il a été confectionné pour m'appartenir.

Avec délicatesse, j'actionne le petit loquet de l'étui et je l'ouvre. L'humain semble fasciné par mes gestes, mais je sens encore la peur transpirer par tous les pores de sa peau. Il ne sait pas à quoi s'attendre… et il a bien raison de se méfier. J'entrebâille finalement l'écrin et sous ses yeux apparaît mon acolyte. Il est le complice de tous mes crimes et l'instrument principal de mes jeux. C'est une magnifique paire de ciseaux sculptée dans l'acier des dieux. Le long des branches, on retrouve deux crânes qui sont disposés de chaque côté de délicates gravures florales. Les lames sont plus tranchantes que n'importe quelle matière au monde et la pointe est aussi aiguisée qu'elle pourrait l'être. Sur l'entablure, on peut distinguer une lettre calligraphiée. Un superbe ''M'' qui, j'imagine, était l'initiale du tout premier propriétaire. Avais-je volé cet objet ? Mmh, comme je disais, je ne m'en souviens plus très bien.

— Je vous présente celui qui engagera le jeu.

Je vois qu'il se tait, mais que j'ai obtenu son attention. Alors, je décide de me lancer dans les grandes explications. S'il accepte les conditions, son nom apparaîtra telle une fine gravure sur la lame du ciseau. À la seconde où il aura touché la paire, il ne sera plus en mesure de revenir en arrière. Pour conclure l'accord, son sang devra être versé par le tranchant aiguisé. Bien sûr, c'est à moi que reviendra cette tâche et je prends un malin plaisir à ne pas le prévenir de la manière dont j'exécuterai celle-ci. Il me regarde, cherche des réponses dans mes yeux ou sur mon visage. Malheureusement pour lui, on ne lit pas aussi facilement en moi. Il paraît hésiter… mais je sais que ce ne sera plus très long. Il ne fait que peser le pour et le contre tout en sachant déjà qu'avant mon arrivée, il avait pris sa décision la plus difficile. Celle que je pousse sous son nez semble plus alléchante.

Quelques secondes s'écoulent avant qu'il n'ose un mouvement. Je vois sa main se lever lentement, presque trop et il approche le bout de ses doigts. Un sourire s'étire sur mes lèvres fines et j'exulte à l'intérieur. Il a choisi et il suffit d'un simple effleurement pour que son nom entier se dessine sur la lame dans une lumière argentée. Son premier prénom, son deuxième, le troisième, puis son nom de famille. Aucun doute sur la personne. Dans le métal froid, je vois son visage déformé par la tristesse se refléter et j'inspire bruyamment.

— Aaaaaah, maintenant nous allons pouvoir commencer ! m'exclamai-je.

Dans un petit saut enthousiaste, je me remets sur mes deux pieds et j'envoie valser la table basse d'un coup sec du talon. Celle-ci travers la moitié du salon et cogne contre un mur. Dans mes mains, l'étui n'a même pas vibré sous mon élan joyeux. Manuel s'enfonce un peu plus dans son canapé et il me regarde à présent avec un goût de terreur dans la bouche. Vient-il déjà de réaliser qu'il a commis une erreur ? Peut-être. Avec toute la douceur du monde, j'extirpe mon ciseau de son écrin et je fais disparaître celui-ci dans un nuage vaporeux. Mes propres doigts parcourent les lames et je prends le temps d'apprécier d'y voir son nom gravé pour les prochaines heures.

— Maintenant que tu ne peux plus opérer un demi-tour, il va falloir payer le prix du voyage, Mani, murmurai-je comme pour l'avertir de ce qui allait suivre.

Malheureusement, pour lui, je ne lui donne aucune chance de réponse. D'un mouvement habile, j'ouvre les lames métalliques en grand et d'un coup sec, je viens sectionner sa jugulaire dans un petit tour sur moi-même. J'ai le sens du spectacle, même si j'ai rarement du public. Le sang jaillit sur les murs et il porte d'urgence ses paluches à sa gorge pour tenter d'arrêter l'hémorragie. Je laisse échapper un infime ricanement. Dans les prochaines secondes, il sera sur le point de rendre son dernier souffle… mais, juste avant que cela ne se produise, le temps se figera autour de nous et je lancerai la deuxième phase du jeu.

Je me penche au-dessus de lui, une main appuyée sur le dossier du canapé et l'autre tenant toujours mon acolyte. Mon sourire ne me quitte pas, car je peux déjà sentir le festin qui m'attend. Ai-je mentionné que je me nourrissais réellement de son désespoir, mais que bientôt celui-ci serait bien fade face à ses plus grandes craintes ? Que voulez-vous… pour les êtres humains, c'est le chocolat… pour moi, ce sont leurs émotions les plus destructrices.

Un gargouillis me provient de sa gorge tranchée et j'approche mes lèvres des siennes. Je l'embrasse délicatement d'abord, puis j'introduis ma langue dans sa bouche pour savourer son sang ainsi que ce dernier souffle qui avance. Quand je le sens arriver… je me redresse et une fois encore, je claque des doigts. Le temps s'arrête et je peux voir dans son regard vitreux qu'il se maintient sur le fil, tel un funambule entre la vie et la mort. Ce que je ne lui ai pas mentionné, c'est que dans le monde où il sera fait prisonnier par mes lames, il n'aura aucun arrière-goût de ma présence. Il ne se souviendra pas de m'avoir rencontré. Encore moins d'être dans mon divertissement ou d'avoir un espoir auquel se raccrocher. Quoi ? Vous pensez que c'est de la triche ? Je n'ai jamais dit que j'aimais être sport. Il devra réaliser que tout ce qui l'entoure n'est pas authentique, sans mon aide… rien de plus facile, non ?

Pour lancer en bonne et due forme le jeu, je lève ma main au-dessus de ma tête et je viens planter violemment les lames fermées de mon ciseau dans sa poitrine jusqu'à atteindre son cœur. C'est par son intermédiaire que je me nourris. C'est lui qui emmagasine les sentiments et les émotions que je dévore par la suite goulûment. C'est à présent son tour de camper son rôle pendant que moi, je me délecterai du spectacle en plongeant dans l'esprit de ma victime. Une fois encore, je serai dissimulé parmi les ombres sur les murs de cet univers parallèle. Un monde si réaliste qu'il aura du mal à faire la différence entre le cauchemar et la vérité… Mon acolyte est un peu comme une clé qu'on insère dans une serrure pour libérer ce qui se cache derrière la porte….

☠☠☠

Il se réveille en sursaut, une main sur la gorge, cherchant son air. Il a le sentiment d'avoir cessé de respirer pendant son sommeil. Un peu paniqué, il se redresse difficilement et prend plusieurs goulées d'oxygène comme si ses poumons étaient vides depuis trop longtemps. C'est la première fois que ça lui arrive. Il ne comprend pas trop ce qui l'a mis dans cet état. Son premier réflexe est de se dire qu'il devra arrêter l'alcool. Car, peu importe les cauchemars qu'il vient de faire, ils lui ont donné un goût âcre dans la bouche et une inflammation tenace dans le sternum.

Après quelques minutes, il ancre ses coudes dans ses genoux et enfouit son visage dans ses mains. Il ne se sent pas bien. Son cœur bat trop vite. Il a la nausée au fond de la gorge et ce pincement douloureux au milieu de ses pectoraux ne se dissipe pas. En un coup d'œil pour le salon, il aperçoit son ordinateur portable sur la table basse, comme il l'a abandonné en s'endormant sur le canapé, puis, son verre et la bouteille presque vide. Une fois encore, il se sermonne mentalement même s'il sait qu'il n'aura aucune volonté quand viendra le temps de faire face à la réalité.

La pièce est toujours plongée dans le noir et vers la cuisine, il voit un rideau bouger légèrement. Presque tout de suite, il se souvient qu'il a laissé la fenêtre entrouverte pour aérer. Du moins, c'est la pensée qui le traverse sans qu'il n'ait eu envie de chercher une réponse à sa question. Dans un haussement d'épaules, il se frotte sans ménagement le visage pour se réveiller. Puis, il se penche finalement pour attraper la bouteille de flotte qui traîne par terre au milieu des cadavres de canettes de bière. Celle-ci est encore pleine et il réalise qu'il descend plus facilement l'alcool que l'eau ces derniers jours. Pensée qui le fait sourire, parce qu'il a déjà conscience d'être dans une spirale infernale de consommation qu'il ne contrôle plus depuis longtemps.

Alors qu'il boit une lampée du liquide transparent, un bruit derrière lui attire son attention. Il fronce les sourcils et manque de s'étouffer avec sa gorgée. Il ne prend même pas la peine de revisser le bouchon et se contorsionne pour regarder par-dessus le dossier du canapé. Il n'y a rien. Pas même le chat qu'il n'a pas. L'atmosphère est soudainement très lourde et il a le sentiment d'être observé. Un frisson se glisse le long de son échine et il sent la sueur s'écouler contre sa nuque, froidement. Quelque chose ne va pas. Ce n'est plus son propre corps qui est mal en point, mais l'appartement tout entier. C'est comme si quelque chose avait englouti toute la lumière de la pièce. Même les rayons de la lune ne percent plus à travers les rideaux épais.

Puis, le bruit résonne de nouveau. Cependant, cette fois, il est constant. Wooosh… wooosh… wooosh… C'est à peine un souffle. Un peu comme quand on fait tourner une serviette mouillée près de son oreille. Ce bruit qui fend l'air lourdement. Un son régulier et désagréable. Presque un bourdonnement. Il ne comprend pas d'où ça peut venir, ni même ce qui pourrait le provoquer. Sans réellement réfléchir, il se lève du canapé et le contourne. Il commence à saisir que le son vient de sa chambre à coucher. Quelque chose l'y attend. Il ne sait pas trop comment il peut le savoir, mais il le sait. C'est instinctif. Les quelques pas qui le mènent à sa porte semblent interminables. Il en a presque oublié de respirer. Wooosh… wooossh… wooosh… le bruit devient de plus en plus fort et il se sent happé par un malaise qui accentue sa nausée. Autour de lui, les ombres se déplacent sur les murs et il a le sentiment que toute la pièce avance avec lui vers cette porte.

Quand il la pousse enfin, son regard est tout de suite attiré par l'objet responsable de ce vacarme étouffé. Aussitôt, sa nausée se transforme en un haut de cœur incontrôlable et il vomit en jet une première fois, se tordant de douleur. Non… non… non…. Il le répète en boucle à travers le goût âcre qu'il a dans la bouche. Pas encore… non… non… non. Avec toute la difficulté du monde, il relève son regard et cette fois, il tombe à genoux dans sa propre bile. Woosh… wooosh… woosh… les pales de son ventilateur de plafond tournent encore et encore. Il n'a aucun moyen de les arrêter. Aucun moyen de décrocher son regard du corps d'Ela qui est pendu lourdement au lustre de sa chambre et qui vacille sous l'élan des pales rotatives. La nausée le prend de nouveau et il régurgite tout l'alcool qu'il a pu s'enfiler au cours de la soirée. L'odeur est immonde. En plus de celle de son vomi, il y a un effluve écœurant de mort et de cadavre en décomposition.

Il sanglote de façon hystérique puis il hurle de douleur. C'est un sentiment atroce, une souffrance telle qu'il ne parvient plus à se mettre debout. L'inflammation dans sa poitrine augmente et lui ravage les entrailles. L'estomac vide, il sent rapidement que la bile laisse place au goût âcre du sang sur sa langue. Manuel se balance d'avant en arrière. Il n'ose plus lever les yeux vers le spectacle qui se tient devant lui. Il n'a plus aucune notion du temps, de l'espace et encore moins de la réalité. Il est incapable de rationaliser l'instant présent et il s'enfonce dans un désespoir si profond que les abysses l'avalent tout entier. Mais alors qu'il pense que tout ça ne pourrait pas être plus sombre… il l'entend. C'est sa voix, celle de son bébé, de son enfant… mais elle semble immatérielle et plus rauque.

— Tu m'as abandonné…

— Non… non….

— Tu les as laissés me tuer, sans bouger le petit doigt, crache-t-elle de façon malsaine, tu as préféré te morfondre dans ton malheur plutôt que de réaliser que j'existais encore, que j'étais là…

La voix est désincarnée, mais il sait que s'il lève les yeux vers le ventilateur, il la verra le fixer de ses globes vitreux. C'est ce qu'il fait. Comme s'il tenait à se punir lui-même de tout ce dont elle l'accuse. Elle a raison. Il a été lâche. Il l'a abandonné… et aujourd'hui, il en paie le prix. Son regard se pose sur elle et il gémit douloureusement. Sa tête est penchée sur le côté et il peut parfaitement voir le tissu avec lequel elle s'est pendue. La voix continue de parler, se répète, accentue ses propos… et il sait au fond qu'il le mérite. La vue de son corps putréfié par la mort enfonce un peu plus la paire de ciseaux qu'il a dans la poitrine. La pa… des ciseaux ? Il baisse son visage vers son torse et c'est étrange. C'est comme s'il avait conscience de quelque chose qu'il ne peut pas voir. Pourtant, il le sent encore ce pincement au niveau de son cœur. Cette barre de métal qui semble s'être logée sous ses côtes. Si sa première idée pour l'expliquer avait été l'anxiété, à présent, il n'en est plus certain.

Comme pour le rappeler à l'ordre, Ela hurle de toutes ses forces, mais il n'y fait plus attention. Il sait que quelque chose ne va pas, oui, mais ce n'est pas la vision d'horreur que lui offre sa fille. C'est autre chose. Il le sent. Manuel passe sa main sur son sternum, cherchant à se saisir de ce qui le gêne. Le brouhaha que s'efforce de faire le ''pantin'' de son hallucination ne le déconcentre plus. Même les quelques coups d'œil qu'il lui jette ne font que lui confirmer qu'il est dans le vrai. Que la solution se trouve planté dans sa poitrine, quoi que lui hurle le corps de sa fille.

Des flashs commencent à la lui faire visualiser. Il aperçoit d'abord les crânes, puis le métal… et bientôt, la silhouette des ciseaux se dessine entre ses doigts. Ça y est… il le tient, il sait que s'il le retire de son torse, il réussira. Quoi ? Il ne le comprend pas réellement. Mais cette conviction est plus forte que tout à cet instant…

— Pardonne-moi, Ela, murmure-t-il alors qu'il tire légèrement sur le métal.

JAMAIS. Il n'aurait jamais dû pouvoir trouver la solution. Il n'aurait jamais dû pouvoir écarter son merveilleux acolyte de sa poitrine. Ai-je dit que j'étais mauvais joueur ? Peut-être que vous l'auriez compris à la seconde où vous auriez posé les yeux sur la scène. Assis à califourchon sur le corps de cet humain, je retirai violemment le ciseau de son cœur pour le planter avec acharnement partout où je pouvais l'atteindre. Les épaules, le visage, les yeux, la gorge… je me fichais bien de détruire chaque parcelle de sa peau. J'étais resté sur ma faim…

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