
RMtO Janv'25 : Et si...
Et si… ZMTL 4
Par Nathalie Larocque
Le regard dans le vague, la main sur son front dégarni, Éric n'en peut plus. Cela fait deux heures qu'il fixe le curseur clignotant sur sa page blanche. Une seule phrase y est écrite et celle-ci est plutôt médiocre.
— Je ne vais jamais y arriver à temps, dit-il en appuyant sa tête sur le bureau.
De la pièce voisine, il entend Julie rire, il préférerait passer du bon temps avec elle, mais non, il a promis qu'il allait envoyer son manuscrit terminé dans un mois. Ça m'apprendra à mentir à Tricia ! Je n'aurais pas dû lui dire que j'étais au dernier chapitre à la fin. Je suis bloqué depuis des semaines à cause de mes personnages, clairement ils refusent que leur histoire s'achève.
L'écrivain expulse ses frustrations en débattant intérieurement de la cause de tous ses malheurs. Alors que la tempête fait rage dans son esprit, la météo se joint à la fête : des éclairs zèbrent le ciel. Le tonnerre gronde, de plus en plus près. Un sourire malicieux éclaire le visage d'Éric. Une panne de courant serait l'idéal pour que je puisse relaxer !
La lumière vacille, son vœu est presque exaucé. Comme un enfant, il se croise les doigts, mais l'orage se déchaine tout en laissant en paix Hydro Québec. Avec un soupir de désespoir, il retourne à son curseur. Les paumes au-dessus du clavier, il sent l'idée germer dans sa tête. Ça y est, les poulets ! J'ai trouvé !
Alors que ses mains s'activent furieusement sur le portable, le ciel s'illumine d'une lueur bleutée. L'explosion du transformateur réduit à néant l'inspiration de l'auteur. Plongé dans le noir, Éric s'en veut d'avoir souhaité cette panne, maintenant il doit dénicher un cahier et un crayon s'il n'espère conserver son concept de génie.
Se déplaçant tel un aveugle, il s'appuie sur les murs lorsqu'il sent du mouvement près de lui. Une lumière vive l'éblouit. Surpris, il recule et trébuche sur un objet égaré. Il a juste le temps de voir le visage interrogateur de Julie avant de tomber au sol. Sa tête heurte le coin d'un meuble et il sombre dans le néant.
*****
À son réveil, son crâne le fait souffrir. Avec difficultés, il s'assoit, puis réalise que la pièce est de nouveau éclairée. Cool, je vais pouvoir poursuivre mon histoire ! Il se relève en voulant s'appuyer au mur, mais sa main passe dans le vide et il perd l'équilibre. Des bras musclés le rattrapent de justesse.
— Fais attention, Éric. Tu as fait une méchante chute.
Pour la première fois, l'écrivain prend conscience de son environnement. Les yeux écarquillés d'effroi, ses mots peinent à franchir ses lèvres.
— Mais… quoi… où ?
L'homme en face de lui se contrôle pour ne pas se moquer, Éric se sent stupide, il a déjà fait meilleure impression. Barbu, les cheveux longs noirs, le grand gaillard lui sourit à nouveau.
— Tu as l'air d'un chevreuil figé devant un char ! Tu as encore oublié où tu es, c'est ça ? Ça nous arrive tous ! Il faut dire que c'est pas la joie par ici. On a tous envie d'enterrer la réalité. Mais avant que cette maudite réalité de merde nous rattrape, tu es mieux de te grouiller !
Planté au milieu de la route, Éric regarde le quarantenaire s'éloigner. Puis, l'homme lui fait signe de se dépêcher. Le cerveau d'Éric s'active, mais pas ses jambes. Comment a-t-il pu se retrouver coincé ici ? Autour de lui, des cadavres en putréfaction jonchent les rues et des autos immobilisées bloquent l'accès. De chaque côté du boulevard, il aperçoit des maisons aux fenêtres brisées et encore des dépouilles dont les organes sortent allégrement de leur corps.
Une main sur son épaule le fait sursauter. Aussitôt, cette même paume couvre sa bouche pour l'empêcher de crier.
— Si tu hurles comme une fillette, ils vont rappliquer ! Allez, ressaisis-toi, Éric. On t'attendait, tout le monde veut te voir. Tu es notre espoir !
Respirant à peine, l'écrivain hoche la tête. Le barbu lui sourit.
— Je suis où ? ose demander Éric.
— Hé bien, à Sherbrooke ! répond tout bonnement l'étranger.
Cette fois, il lui tend la main pour le forcer à cheminer. Malgré son incompréhension, Éric le suit aussi innocemment qu'un enfant. En s'activant, ses jambes reprennent de la vigueur et leur avancée se fait de plus en plus rapide. Ils dépassent les maisons et se retrouvent entourés d'espaces verts.
— S'cuse moi, mais tu es qui au juste ?
— Voyons Éric ! Moi, c'est Pascal.
Pascal…Sherbrooke… Lentement, Éric restitue les souvenirs associés à cet homme, mais il ne saisit toujours pas ce qu'il fabrique à cet endroit.
— Bordel, mais je fous quoi à Sherbrooke ? J'étais chez moi en train d'écrire et… Pascal l'interrompt brusquement.
— Woo ! On se calme, tu piqueras ta crise de nerfs tantôt. On avait tous une vie avant que tu décides de rédiger ton quatrième bouquin, mais là on est tous coincés ici. C'est quand même la moindre des choses que tu viennes nous aider. Tu as réussi à protéger les gens de Montréal, du moins, certains… Quant à nous, on est plus chanceux, il y a moins de monde, donc ça devrait être plus facile de nous sauver. T'en penses quoi ?
Sans attendre la réponse, Pascal assène une claque sur l'épaule d'Éric, mettant un terme à la discussion. Dans un silence complet, ils poursuivent leur route et arrivent devant une grande bâtisse.
— Centre Julien Ducharme ? lit Éric sur l'affiche.
— Ouep ! C'est notre lieu de rassemblement. On est bien équipé, tu vas voir.
En disant ça, Pascal lève son arme. Intrigué, Éric le fixe, son incompréhension est visible.
— C'est une épée d'escrime, répond Pascal à la question muette de son vis-à-vis. Bon, on l'a un peu trafiquée pour qu'elle soit plus dangereuse, mais à la base c'est pour se battre amicalement. Ça semble inoffensif, mais on l'a essayé, et ça fonctionne à merveille. Je ne sais pas pour vous à Montréal, mais ici, on a vite vu que le corps des infectés était mou et spongieux. Donc, nos armes ne sont pas full tranchantes, mais elles transpercent facilement une tête, un cou, un cœur, bref, tout ce que tu veux. Et c'est parfois suffisant pour les achever.
Gesticulant et parlant sans arrêt, Pascal explique dans les détails comment il a vaincu les premiers prédateurs. D'une oreille distraite, Éric l'écoute, mais il est surtout concentré à se pincer, tentant par tous les moyens de se réveiller. Dès qu'il se rend compte que son auditoire n'est plus très attentif, Pascal s'interrompt.
— Tu peux me dire de la fermer, si je te dérange. Et puis, arrête de te massacrer comme ça, tu ne rêves pas. Tu devrais le savoir, depuis le temps que tu es ici.
Ils continuent leur chemin en silence et atteignent enfin les portes imposantes. Bien surveillée par des jeunes, l'entrée est barricadée par des cadavres empilés selon une structure complexe. Seul un accès est libre. Pascal s'y engage, en saluant les adolescents qui montent la garde, suivi d'Éric.
— Bienvenue à notre compétition d'escrime ! ricane Pascal.
À l'intérieur, une aire de restauration fait face au vestibule, des gens y sont attablés, se délectant de nourriture diverse. À gauche, des portes conduisent à des gymnases et à droite se trouve l'aréna. Partout dans ce centre sportif des jeunes initialement vêtus de blanc se promènent, des armes à la main. Leurs habits d'escrime ont connu des jours meilleurs : le rouge qui barbouille leur veste et leur pantalon confirme qu'ils ont participé au drame qui s'est joué ici. Pourtant, l'atmosphère est étrangement détendue.
Pascal amène Éric dans un local à l'écart, ils sont seuls, le calme y règne.
— Prends le temps qu'il te faut. Je vais te présenter aux autres après et tu pourras nous aider pour la suite.
— Je suis pas certain de comprendre. Tu attends beaucoup de moi, mais… vous semblez bien vous débrouiller non ?
— Ouais, c'est vrai que ça se passe bien. On a été chanceux ! Avec tout le monde rassemblé ici, quand c'est arrivé, on a vite pu éliminer les infectés qui rôdaient et se barricader à l'intérieur. Bon, c'est sûr qu'on a perdu des gens, mais on veut juste foutre le camp et aller rejoindre l'armée. C'est pour ça que tu es là… non ?
Hésitant, Éric reste silencieux. Alors que Pascal le regarde, attendant une réponse, une jeune fille entre dans la pièce. Habillée comme une écolière avec sa jupe à carreaux, elle brandit un sabre en or dans sa main gauche et une arme bleue et mauve est attachée à sa taille.
— Papa ! Dépêche-toi, il y a du mouvement en haut, on pense que les infectés essaient de descendre.
Avec amour, Pascal embrasse l'adolescente sur la tête.
— Merci, la poune, tu peux t'occuper d'Éric pendant que je vais voir.
La jeune accepte sans hésiter et tend une main tachée de sang à l'écrivain.
— Salut ! Moi, c'est Léa-Rose ou Léa-Banana ! Je suis une pourfendeuse de zombies. On s'est déjà croisé dans un salon du livre.
Son sourire s'étire, mais son regard bouleverse Éric. Quelque chose cloche ici, mais quoi ?
— Viens, je vais te présenter mon petit frère, c'est le chef cuisinier.
Léa-Rose quitte le local et attend Éric de l'autre côté des portes. La sueur coule dans son dos, ses mains deviennent moites, il ignore pourquoi il se sent ainsi, mais la peur s'invite dans son être.
Alors qu'il rejoint la jeune fille, l'odeur de nourriture chatouille les narines d'Éric. Aussitôt, son ventre émet des gargouillis.
— Je vois que tu as faim ! Viens, on a sûrement un bon burger de prêt pour toi.
Avec maladresse Léa-Rose le reconduit à une table, se cognant contre une poubelle et un coin de mur en chemin.
— Je suis plus agile quand je me bats, ricane-t-elle.
Son rire n'a rien de rassurant. Éric s'assoit pendant qu'elle va lui chercher à manger. Autour de lui, les gens rigolent et discutent, comme si la vie était normale. Léa-Rose revient rapidement et lui tend un hamburger appétissant. Devant cette nourriture alléchante, Éric ne se fait pas prier, il mord à pleines dents.
— Et puis ?
Debout devant sa table, la jeune fille le fixe, attendant une réaction. Alors qu'il mâche sa bouchée, il réalise que plusieurs têtes sont tournées vers lui, la zone est soudainement plus calme. Avalant de travers, Éric lui répond.
— Oui c'est plutôt bon, mais c'est quelle sorte de viande au juste ? Le goût m'est vraiment pas familier.
Hochant les épaules, Léa-Rose lui pointe l'endroit.
— Bah, tu sais… On a pris ce qu'on avait à notre disposition. Je ne sais pas trop, c'est les restants du centre.
Son ton mystérieux crée un doute chez Éric. Il dépose son burger, hésitant. Puis, il observe plus attentivement Léa-Rose : le blanc de ses yeux est légèrement rougeâtre, de fines lignes écarlates parcourent son cou. Alors que l'effroi s'empare d'Éric, un gamin aux longs cheveux blonds approche. Il transporte une épée qui fait office d'énorme brochette. Forçant sa vue, l'écrivain tente de découvrir ce qui est empalé dessus.
— Hey Léa-Rose, tu veux de la viande assaisonnée aux épices spéciales d'Aramis ?
Le garçon s'arrête devant Éric. Celui-ci constate que des pieds et des mains bien grillés sont embrochés sur l'arme qu'il trimballe. Un haut-le-cœur s'empare de l'homme.
— Cette…viande… Ça vient d'où ?
— Ben, d'eux ! répond innocemment le gamin, en pointant les infectés empilés à l'extérieur.
Cette fois, son estomac se soulève et il vomit sur les chaussures de Léa-Rose, la jeune fille réagit à peine. En relevant la tête, Éric remarque qu'Aramis a les yeux rougis et les mêmes traces que sa sœur dans son cou. Une tape dans son dos le fait sursauter.
— Pis ? Sont bons les burgers d'Aramis ?
Pascal est là, souriant, le regard étrange. Éric se lève, lentement, ses pieds prennent la direction de la sortie, mais Pascal le rattrape aussitôt.
— Où penses-tu aller comme ça ?
Puis, d'un coup sec, l'homme l'assomme.
******
Lorsqu'il revient à lui, Éric ne voit qu'une lumière dans ses yeux. Il cligne des paupières, puis une douce voix qu'il reconnait se fait entendre. Haaa… c'est Julie. C'est fini ce cauchemar ! Plus jamais je vais écrire sur les zombies.
— Ça va Éric ? Tu t'es rudement cogné la tête !
L'éclairage diminue et Éric distingue le visage jovial de Julie. Il lui retourne son sourire. Alors qu'il tente de se lever, il constate que ses bras sont coincés dans son dos. Puis, son regard se pose sur les murs capitonnés qui l'entourent.
— Mais... Je suis où ? questionne Éric paniqué.
— Bienvenue chez toi, mon grand. Là où terminent tous les écrivains d'horreur.
Julie quitte sans plus d'explications. La porte se referme, le laissant dans le noir total.
