RMtO Janv'25 : Le Dernier Accord

08/02/2025

Le dernier accord

Auteure : J-AN JOLI

Je suis Leatch… on pourrait certainement me qualifier de diabolique. J'apparais de bois, de cordes métalliques et de micros. Je vibre, j'électrise. En toute innocence, on me permet de posséder quiconque tente de me maîtriser. Et alors que tous croient « jouer » avec moi… l'inverse est la version la plus pure de ma mystérieuse existence. JE joue ! JE joue ! Transportant mon énergie à travers les veines, dans le sang et jusque dans le cœur de ces musiciens. Je fais vibrer l'être qui caresse ardemment mes cordes. L'envie de m'entendre est plus forte que la volonté de ceux qui essaient de m'apprivoiser. Je souhaiterais me présenter comme une entité divine, mais la vérité est que je ne suis que brutalité. Je propage ma vitalité au-delà du corps que j'infiltre. Les gestes, les actions de ma victime surpassent une simple mélodie. Parlons plutôt d'une note infernale. D'une mélodie déchirante. D'un son dévastateur. D'un hurlement de vengeance.

Lui… c'est Jimmy. Un gars comme les autres. Bien qu'il fût un musicien de talent, qu'il possède une voix qui arrache les tripes. Ce qu'il lui manquait, c'était moi.

Jimmy… Comment le décrire ? Un tombeur tombé. Un charmeur sans charme. Maladroitement, lorsqu'il invitait une demoiselle chez lui, à tout coup, il sortait sa vieille guitare et tentait de la séduire avec ses mélodies ringardes. L'énergie brute se cachait quelque part dans son être, mais il se voyait dépourvu de vitalité. J'arrivais à la rescousse pour lui faire vivre le voyage le plus délirant de toute son existence.

Ce soir-là, il n'avait personne en vue. Pas de plan. Pas de motivation. Et j'étais là. J'attendais dans le coin de son salon. J'étais, comme il le croyait, son nouveau joujou. Pour lui, je représentais un achat impulsif, sans plus. Pour moi, il était ma porte de sortie. Mon véhicule. J'avais envie de chaos. Je ressentais le besoin de propulser mon énergie et de tout péter. Fébrile, j'anticipais ardemment l'instant où il me prendrait.

Et donc, ce soir-là, une tempête semblait tout vouloir détruire sur son passage. Le vent se précipitait avec fureur dans les fenêtres, les faisant trembler. La pluie attaquait les briques de la façade comme des millions de combattants. Les éclairs aveuglants fendaient la noirceur du ciel. Pour ma part, sans charge électrique, je n'étais qu'un objet quelconque, l'ombre de moi-même. Mais j'étais prêt et j'allais pénétrer Jimmy si violemment que rien n'arrêterait ma virée infernale.

Dès qu'il effleura une de mes cordes, mon essence se propulsa comme une décharge. Un picotement douloureux. Un éclair traversant ses veines. Voyageant à travers son corps. Des palpitations frénétiques. Ses doigts continuèrent de vibrer, causant des tremblements, brûlant sa peau et provoquant une énergie brute dans le cerveau de mon hôte. Sa voix rauque cracha des sons discordants. Des mots étranges, des lyriques diaboliques, un accord déjanté… un nouveau hit était né. S'il survivait à la dérape dans lequel j'allais l'entrainer, qui sait, peut-être qu'un succès inattendu naitrait de notre union impromptue.

Je m'étais procuré cette guitare électrique. Bien qu'à peine lisible, j'avais déchiffré le nom Leatch sur le manche de l'instrument magnifique. Je l'avais regardé. Observé. J'avais hésité longuement avant de me décider à en jouer. Je débattais avec l'impression que le diable allait en sortir. De manière inexplicable, elle dégageait une aura malicieuse. Et alors, je continuais de tirer les cordes de ma vieille réguine. Puis, un soir où la scène et les spectacles me manquaient, j'eus cette furieuse envie de me faire un concert maison. J'avais plugué la guitare électrique sur mon amplificateur Fender Twin Reverb. Dès l'instant où j'effleurai une première corde, on aurait dit que la foudre m'avait frappé. La note résonnait dans mon thorax comme une vibration incessante. Électrisé par cette énergie inexplicable, j'avais joué une chanson que j'inventais à l'instant. Elle était venue d'elle-même.

Mes doigts picotaient. Mon cœur palpitait. J'avais chaud. Comme si l'enfer avait subitement envahi mon appartement. En sueur, j'avais crié des paroles à m'en écorcher les cordes vocales. Puis d'un geste impulsif, j'avais jeté l'instrument au loin. Et bizarrement, je m'étais mis à griffer la peau de mon visage. Je retenais un hurlement dans ma gorge. Déboussolé, je ne comprenais pas ce qui me possédait. Je n'avais prémédité aucun de ces gestes. Soudainement, je ressentais une douleur vive, une souffrance. J'avais soif de vengeance. J'ignorais pourquoi. Que m'arrivait-il ?

Et comme ça… alors qu'on avait encore cru me jouer, j'avais en un instant gagné la partie. Vilain joueur, me direz-vous ! Peu m'importe, j'avais enfin un véhicule. Je poussai mon hôte à sortir. Ne réussissant pas tout à fait à contrôler les mouvements de son corps, il trébucha. Il avait jeté mon ancienne carcasse au loin. Ça m'était égal. Descendant les marches d'escalier de son immeuble d'appartements, je sentis ses jambes qui tremblaient. Ses mains qui gigotaient curieusement. Sa peau picotait. Ce qui me donnait cette envie furieuse de l'arracher.

Une fois dans la rue, je m'élançai dans une course folle. M'engageant sur un boulevard achalandé, j'aperçus des vitrines de magasin. Je précipitai le corps de Jimmy dans l'une d'elles. Elle se fracassa sous l'impact. Les bris de verres se répandirent au sol, tout comme l'hôte que je possédais sans toutefois le maitriser. Des éclats de vitres se logèrent dans ses paumes. Incapable de les retirer, je ressentis de la souffrance. Un malin plaisir. Un frisson se propagea dans son intérieur. J'avais presque joui. Ressentir. Ressentir enfin quelque chose. Le pouvoir. Le pouvoir d'agir. J'entendis l'alarme du magasin retentir. Je me dépêchai à le relever, puis je m'enfuis en criant. Je hurlais. De joie. De rage. On m'avait tout pris. On avait détruit ma vie. Devant mes yeux, on avait martyrisé ma belle. Ma douce. Impuissant. Mourant. Incapable de la sauver. J'ignorais qui étaient ces salauds. Ces tueurs. Mais j'en voulais à l'humanité tout entière.

Lorsque j'aperçus un homme qui s'avançait vers moi, j'étais décidé. C'était lui. Il paierait. Comme s'il était coupable. Au même instant le tonnerre se fit entendre. On aurait dit l'écho violent de mon âme vengeresse. Il déchirait le ciel. Il grondait. Il rugissait. J'avais l'impression que le cœur de mon hôte palpitait plus rapidement. Une poussée d'adrénaline. Au passage, je giflai l'individu qui demeura de marbre devant mon affront.

Pas pour longtemps.

Il me balança une droite. J'ai aimé ça. Excité, je me suis jeté sur lui et je l'ai frappé à coups de poing. Jusqu'à m'en défaire les jointures. Le sang de l'innocent, qui avait eu le malheur de croiser mon chemin ce soir-là, s'éclaboussait sur mon visage. J'entendis les os de son nez de briser. Sa lèvre était fendue. Un de ses yeux semblait vouloir sortir de son orbite. Au départ, il s'était défendu, il avait gigoté, puis, comme un poisson manquant d'air, il avait fini par demeurer immobile. L'avais-je tué ? Je l'ignorais. La rage… la rage qui poussait mon âme à détruire tout ce qui se tenait devant moi, criait. Je me dépêchai jusqu'au milieu de la rue et je beuglai tel un névrosé. Un rugissement de désespoir. Un interminable pleur que je retenais depuis trop longtemps. Une souffrance incommensurable. Alors que je levais les bras au ciel, la foudre s'abattit et me frappa en pleine poitrine.

C'est à cet instant que je revins à moi. La foudre m'avait frappé. Je m'étais étalé de tout mon long. Je souffrais. Je refoulais la sensation que j'allais mourir. Mais j'avais regagné mon corps. Mes sens. Je me levai. Déstabilisé. Chancelant. Je retournai chez moi. Où tout avait commencé. Cette satanée guitare. Était-elle maudite ? Malgré la douleur atroce qui me donnait l'impression que j'étais en arrêt cardiaque, je montai les marches deux par deux. J'entrai en trombe dans mon appartement. Et dans le coin, elle gisait. Brisées, ses cordes pendouillaient mollement. Bien que craintif, je la soulevai. Examinant de plus près l'instrument. Sur elle, je pus apercevoir son nom en entier : Leatch Domoon. En peu de temps, j'ouvris mon internet et je fis une recherche pour découvrir l'abomination.

En 2001. Lui et sa femme avaient été massacrés. Son crâne avait été défoncé avec sa propre guitare. Sa douce, poignardée. Plus de 45 coups de couteau. Son corps avait été brûlé. Je dus retenir une larme. Au fond de moi, cet homme vivait. Faiblement. Mais je sentais sa présence. Je comprenais maintenant pourquoi j'avais perdu possession de mes moyens. Observant les entailles sur mes jointures et mes mains ensanglantées, j'entrepris de retirer les bris de verres qui y étaient coincés. Je serrai les mâchoires sous la douleur.

Que devais-je faire ? Comment me débarrasser de cette entité qui essayait de contrôler mon existence pour trouver vengeance ? Devait-il être réexpédié dans cet instrument… impuissant… incapable de se faire justice ? Appeler un exorciste ? Devais-je tenter de faire un pacte avec lui ?

  • Écoute-moi bien Leatch… avais-je dit tout haut, m'estimant un peu ridicule. Je vais t'aider à te venger. Et ensuite, tu retournes d'où tu viens… Tu comprends ?

Bien sûr, il ne m'avait pas répondu. Je ne savais pas où cette entente mènerait. Mais je n'avais que peu de moyens pour marchander avec cet esprit qui vivait en moi. Je le sentais. Son feu. Sa rage. Sa violence qui criait au fond de mes tripes.

La guitare… une pauvre épave, un véhicule dans lequel il avait été coincé. Combien de corps avait-il possédé avant le mien ? Et comment les autres avaient-ils réussi à s'en débarrasser ? Je l'ignorais.

Je fis réparer l'instrument.

Fauché, j'agrippai mon amplificateur Boss Katana Mini, ma nouvelle guitare et je me rendis tout près du métro. Je m'y installai pour jouer, espérant faire un peu d'argent. Moi qui n'avais jamais été un grand musicien, soudainement, je frappais les notes avec justesse et violence. Mes doigts se dirigeaient à la vitesse de l'éclair, créant des refrains de manière spontanée. À l'aide de mon timbre de voix rauque, j'utilisai cette énergie inexplicable pour chanter, pousser des sons inhumains. Un hurlement mélodieux. Une tristesse qui rendait les paroles des chansons tranchantes. Touchantes. Dures et vibrantes.

Et puis… entre la musique et mes rencontres, j'avais fini par tuer deux hommes. En fait, ce n'était pas moi, c'était Leatch. Mais qui m'aurait cru. Avec un peu de chance, personne ne pourrait m'épingler.

Sa vengeance était achevée. J'avais tenu mon accord. Mais… je n'avais plus envie… qu'il parte. Avec lui, j'étais un musicien accompli. Et puis, il était tranquille. La plupart du temps. Parfois, il avait des rages de violence, mais ça m'allumait. Il me donnait cet edge que je n'avais jamais eu. Finalement, nous étions deux, pour un seul corps… Je m'y faisais…

Et, plus le temps passait, plus je m'endormais. Je vaguais dans l'inconscience, à l'intérieur de mon propre corps. Je le laissais prendre les rênes et j'écoutais. Sa musique. Elle était magnifique. Il touchait les cordes comme je n'avais jamais réussi, avant lui. Tranquillement, je lui avais offert toute la place. J'étais devenu spectateur. Je lui avais cédé le volant.

J'avais ouvert les yeux pour la dernière fois alors qu'il donnait un spectacle. La foule était en délire. Il vivait mon rêve… ou le sien. J'étais triomphant. Sans lui… je n'y serais jamais parvenu. Et j'avais senti la mort me prendre. La mort de mon âme, tandis que mon corps était toujours en vie. Mais j'étais comblé…

C'était noir. Je ne ressentais plus, le picotement sur mes doigts quand il touchait les cordes. Et la vibration, partie. Et l'air qui remplissait mes poumons, imperceptible. Il n'y avait plus rien. Plus rien que ce doux sentiment d'accomplissement. J'avais ainsi joué, mon dernier accord.

FIN

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