Zone Rouge

19/01/2022

1

-Mon Dieu, je suis tellement content que vous ayez pu me prendre ! souffla Luca, en replaçant son manteau dans le placard, après l'avoir accroché au support. Vous n'imaginez même pas à quel point c'est infernal juste de réussir à trouver un rendez-vous ces temps-ci !

Le docteur Adrien releva la tête de son formulaire, le crayon immobile au-dessus de la dernière case à cocher. Dévisageant sans gêne son client par-dessus ses lunettes en demi-lune, l'homme se fendit d'un rictus. Malgré le masque qui barrait le bas de son visage, les rides autour de ses yeux trahissait son amusement.

-Je crois m'en faire une bonne idée quand même, répliqua-t-il d'un ton dédaigneux. Je fais partie du corps médical, comme n'importe quel autre spécialiste. Tout le monde est débordé présentement...

Luca revint prendre place en face du docteur, replaçant son propre masque avant de ramener ses mains sur ses genoux. Il haussa les épaules d'un air gêné.

-C'est ce que je dis : c'est pas le temps de tomber malade...

Adrien termina son papier avant de poser son crayon en soupirant. Il croisa les doigts devant lui.

-Nous sommes littéralement en guerre contre ce coronavirus, monsieur Sanguinet. Il faut être prêt à se sacrifier pour s'en débarrasser. L'êtes-vous ?

Luca se tortilla sur son siège, laissant dériver son regard sur le petit local. Il venait simplement pour se faire tester pour la maladie; il ne s'attendait pas à devoir argumenter sur le sujet.

Les rendez-vous disponibles étant aussi rare qu'un corbeau blanc, il avait dû faire ses recherches pour tomber par hasard sur le docteur Adrien qui offrait ses services. Le spécialiste n'était rattaché à aucune hôpital, ni aucun organisme. Contrairement à ses collègues, il avait tout le temps du monde et Luca se félicitait de l'avoir déniché en premier.

-Êtes-vous prêt à faire ce qu'il faut ? demanda le docteur Adrien, le visage grave.

Luca acquiesça précipitamment.

-J'ai pas vraiment le choix, sinon mon employeur va me fermer la porte au nez.

Le docteur eut un spasme d'ironie, haussant les sourcils. Il referma le dossier sur son bureau et se leva, invitant son client à faire de même.

-Passons dans mon cabinet, nous y serons plus à l'aise pour ce que nous avons à faire ce soir.

-Est-ce que ça va être long ? C'est la première fois que je vais me faire tester et je n'ai aucune idée de ce à quoi ça peut ressembler.

-J'ai vu dans la description que vous avez envoyé que vous n'aviez jamais attrapé le virus. C'est quand même intéressant de constater qu'après autant de mois où on baigne dans la pandémie, vous vous en êtes si bien tirés.

Luca hocha la tête, ressentant un certain orgueil de cette situation. Autour de lui, tous ses amis, sa famille et ses connaissances avaient tous contracté la maladie. Certains avaient dû passer un séjour à l'hôpital, sous surveillance, mais heureusement il n'avait pas eu de morts dans son entourage.

-J'ai un système à toute épreuve, gloussa Luca en suivant le docteur dans la pièce adjacente.

-Fascinant, commenta l'autre, sans s'étendre davantage.

Ils entrèrent dans l'antre du docteur Adrien. Il se composait principalement du traditionnel lit d'auscultation et du fauteuil à roulettes, rangés contre le mur. Un plateau en stainless monté sur un chariot attendait sagement à leur droite, près d'une grande armoire en bois. Un long comptoir vide courait le long de la cloison de l'autre côté, au-dessus duquel Luca vit de nombreuses tablettes remplies de matériel médical divers.

D'un geste désinvolte, Adrien fit signe à son client de prendre place sur le lit d'examen. Le jeune homme s'exécuta sans attendre, regardant autour de lui avec curiosité.

-Veuillez retirer votre haut, je vous prie, demanda sobrement le spécialiste, ouvrant les deux portes de l'armoire, sélectionnant les outils dont il allait avoir besoin. Il enfila une paire de gants nonchalamment.

-Mon chandail ? s'étonna Luca. Je croyais que ça faisait par le nez ou la bouche, ce genre de tests ?

Le docteur se retourna vivement, fusillant du regard son client.

-Combien de fois avez-vous été testé déjà, rappelez-moi ? siffla-t-il.

-Euh... aucune...

-Et qui des deux est docteur dans cette pièce ? ajouta Adrien en s'approchant avec une seringue.

Les yeux de Luca passèrent de l'aiguille au visage de Adrien, avant de revenir à l'accessoire piquant entre les doigts du spécialiste.

-C'est... vous, bien entendu, répondit Luca d'une voix faible. Je... je ne suis juste pas certain que...

Le praticien soupira et ses épaules se crispèrent.

-Écoutez, je suis un homme très occupé. Comme vous l'avez mentionné plus tôt, ces derniers temps c'est tout le personnel médical qui est mandaté non seulement pour prendre soin de la population, mais également pour trouver des pistes de solution. Vous me sembliez un candidat idéal pour bénéficier de mon savoir-faire, c'est pourquoi je vous ai sélectionné quand vous m'avez contacté.

Luca commençait à se sentir de plus en plus mal à l'aise. Il ne savait pas exactement pourquoi, mais les choses ne lui semblaient plus tout à fait normales. Il n'avait pas dû subir de dépistage jusqu'à présent, mais il n'avait jamais été question de piqûre dans les commentaires qu'il avait entendu des gens avec qui il en avait parlé. Il ne venait pas chercher un vaccin, seulement une prise de mucus ou de salive...

-Je pense que je suis mieux d'y aller, acquiesça Luca, quittant la table d'examen pour se laisser retomber sur le sol. Je vous ai fait perdre suffisamment de temps.

Il hocha la tête et se dirigea vers la porte, mais avant qu'il ait pu franchir la moitié de la distance, le docteur le plaqua violemment contre le comptoir, le prenant par surprise. Utilisant cet avantage, l'homme l'agrippa par le bras avec sa main libre et lui tordit le poignet, le lui bloquant douloureusement au haut du dos. L'une des cordes du masque du jeune homme se brisa dans l'échauffourée et se laissa retomber sur son épaule. Sans attendre davantage, le praticien lui enfonça sans ménagement l'aiguille dans le biceps à travers le tissu de sa manche et enfonça le piston.

-Mais enfin ! Qu'est-ce que vous fabriquez ! piailla Luca, écarquillant les yeux.

Il se débattit férocement, mais son agresseur faisait bien 20 livres de plus que lui et le dépassait d'une bonne tête. La lutte s'annonçait inégale.

-Vous étiez prêt à faire des tests, il est hors de question que vous vous défiliez avant même qu'on ait débuté les réjouissances ! ricana Adrien.

Luca sentit que la tête lui tournait soudainement. Il se défit de la poigne du docteur, le repoussant mollement. Il tenta de remettre son masque sur son nez, mais la cordelette pendouillait sur le côté, inutile. La protection reprit sa place en travers de sa gorge et Luca l'oublia. Ses jambes devenant flageolantes, il leva un bras pour se soutenir au comptoir, s'orientant vers la sortie.

-Où allez-vous ? demanda calmement le spécialiste en jetant la seringue dans un caisson en plastique réservé aux déchets dangereux.

-Foutez... moi.. la paix... marmonna le jeune homme d'une voix pâteuse. Espèce de... cinglé...

Adrien soupira.

-Revenez ici, vous alles vous blesser pour rien. On a beaucoup à faire et peu de temps pour l'accomplir !

Luca essaya de le repousser une seconde fois quand l'homme vint le chercher, mais ne réussit qu'à se déséquilibrer et s'étaler de tout son long. Avant même d'avoir touché le sol, il était inconscient.

2

Lorsque Luca ouvrit les yeux, le monde autour de lui semblait pris dans un brouillard opaque et les sons assourdis. Il ne sentait pas son corps et quand il tenta de soulever un doigt - un seul doigt ! - rien ne se produisit.

Il entreprit d'examiner les environs, mais son entourage n'était pour lui qu'un kaléidoscope de couleurs floues et indistinctes. Il s'aperçut de plus qu'il n'arrivait qu'à distinguer que d'un côté et l'espace d'un instant, il fut envahi d'un sentiment de panique fiévreuse. L'afflux d'adrénaline dans ses veines lui donna suffisamment d'énergie pour s'arc-bouter, retrouvant un certain contrôle sur ses membres.

Il comprit qu'il était de retour sur le lit d'examen, mais que ses mouvements étaient entravés par une paire de sangles solidement attachées, qui le retenait au niveau des cuisses et au-dessus des coudes. Il tourna la tête avec précaution, mais ne put empêcher des feux d'artifices d'éclater dans son crâne. La douleur le força à refermer les yeux en geignant faiblement. Que lui était-il arrivé ?

Il sentit un frottement désagréable le long de sa jambe gauche et retint son souffle. Pour l'instant, ses sensations étaient faussées et il n'avait l'impression de n'être qu'un immense quartier de viande.

-Alors, on est réveillé, pas vrai ? susurra le docteur en remontant vers son visage. Incroyable, j'aurais juré que le produit ferait effet quelques heures de plus... Faut croire que vous aviez raison et que votre système est réellement plus résistant que la normale. Merveilleux, je ne pouvais pas rêver mieux !

Luca entrouvrit les lèvres pour poser une question, mais n'émit qu'un croassement, un mince filet de bave s'échappant de sa bouche pour se perdre dans son cou derrière l'oreille. Son agresseur ricana doucement.

-Je ne crois pas que vous soyez suffisamment en forme pour taper la discussion, mais soyez sans crainte, j'ai bien utilisé le temps que le sédatif m'a donné. Vous serez satisfait d'apprendre que les tests vont bon train !

Luca fronça les sourcils, tandis que sa vision, sans être totale revenue, s'éclaircissait lentement. Il pouvait détailler les traits de son adversaire, penché à moitié au-dessus de sa personne. Il avait les yeux pétillants d'excitation et si le masque dissimulait le bas de son visage, il devinait aisément le sourire derrière le tissu.

Redressant sa tête, il entreprit de faire un rapide tour d'horizon. Il vit deux plateaux contenants des outils de chirurgien, avec des couteaux tâchés de sang et d'autres ustensiles tout aussi barbouillés qui lui donnèrent froid dans le dos.

Comme il essayait de se mouvoir malgré ses entraves, une violente douleur le tétanisa sur place et il dut reposer sa tête en grimaçant, pressant très fort les paupières. Sa gorge voulait crier, mais n'y arrivait pas, toujours groggy et sèche. Ce qu'il aurait donné pour un cachet d'Aspirin et un grand verre d'eau !

Le docteur posa ses mains sur son torse, l'enjoignant à se relaxer.

-Je ne crois pas que vous énerver soit une bonne idée dans votre condition.

-Qu... avez... fait ? articula difficilement Luca, une larme se formant au coin de son œil.

Adrien se redressa, fier comme un paon.

-Les progrès de la médecine peuvent être bluffant, quand on se donne corps et âme pour percer les mystères du corps humain. Pour découvrir de nouveaux remèdes aux fléaux qui nous empoisonnent l'existence, comme cette foutue pandémie... parfois il faut être capable de jeter la morale par-dessus bord et faire ce qui est nécessaire. Un concept que la plupart de mes confrères ne saisissent pas malheureusement.

Luca secoua la tête, ne voyant pas où l'homme voulait en venir. Il commençait à retrouver des sensations à travers tous ses membres et comme lorsqu'on s'appuie trop longtemps et que la circulation sanguine est coupée, des fourmillements gagnaient tout son corps. Fermement attaché et dans l'incapacité de pouvoir se gratter ou simplement se masser, il ne put que gigoter pour essayer de chasser l'impression désagréable. Il ne pouvait toujours voir qu'un seul œil pour l'instant, mettant le problème sur le compte de la drogue que le docteur lui avait administré.

Baissant le regard sur les plateaux entourant le lit, il fut estomaqué de se rendre compte qu'en prime des outils ensanglantés, il y avait des morceaux de chair qui gisaient dans des contenants transparents, avec des étiquettes dépassant des rebords.

-D'où... ça vient, tout ça ? articula Luca.

Il commença à trembler de manière incontrôlée. Une vague de chaleur l'envahit simultanément qu'une multitude de points sur sa peau semblaient crier leur souffrance. Dans le dernier récipient, en verre cette fois, un globe oculaire le dévisageait sans gêne. Suivant le regard de son patient, le docteur désigna son attirail.

-Ça, mon cher, c'est votre contribution à la science. Lorsque vous avez mentionné n'avoir jamais contracté la maladie, ça m'a grandement intéressé. Pour savoir comment vaincre le coronavirus, il faut connaître les défenses qui sont efficaces, vous comprenez... Je vous ai donc pris différents échantillons... de peau, d'organes... enfin tout ce qui est valable quoi. Je vous l'ai dit au début de notre entretien : nous sommes littéralement en guerre contre cette pandémie et le temps nous est compté.

Luca écarquilla les yeux. Avec horreur, il prit conscience que ses deux paupières étaient bien ouvertes, mais s'il ne voyait que d'un côté, c'est que son second œil se trouvait au fond de ce bocal ! Il redoutait d'en savoir davantage, avec tout ce qu'il avait remarqué sur le plateau derrière le docteur. Il hurla en remarquant un trou béant dans son abdomen, d'où sortaient encore deux broches métalliques bien droites, telles des antennes télévision. Mon Dieu, on l'avait branché ! L'un de ses pieds manquaient également à l'appel et un énorme bandage l'avait remplacé. Remontant juste un peu, il comprit d'où provenait le frottement ressenti à son réveil : le bon praticien était justement en train de lui cisailler la jambe !

Le docteur soupira.

-Si vous pouviez vous abstenir de crier... demanda-t-il, avec une moue irritée. Les voisins de palier sont tous rentrés chez eux depuis des heures et vous n'allez réussir qu'à vous abîmer les cordes vocales...

Il se retourna pour attraper une seringue qui leva au-dessus de son visage pour vérifier le contenu en plissant les paupières. Luca se mit à pleurnicher malgré lui, comme un gamin. Il aurait voulu être en mesure de menacer son agresseur ou de marchander sa libération, mais l'image de son corps charcuté comme un morceau à la boucherie bloquait ses facultés de réflexion. Il ne pouvait que rester figé, secouant la tête en signe de dénégation, espérant contre toute attente s2'apercevoir qu'il ne s'agissait que d'un mauvais rêve.

-D'ailleurs... je vais devoir vous les emprunter également. Plus je peux récupérer de matériel, plus mes recherches pourront être accélérées.

Il croisa le regard de Luca, complètement paniqué. Le jeune homme banda ses muscles pour tester la résistance de ses liens, mais put à peine remuer tant la tension était immense. Adrien se pencha vers lui, sa respiration plus lourde, tendant et repoussant le masque qui barrait sa bouche.

-Vous ne pourrez pas vous défaire de ces lanières. Vous pensez être le premier à prendre place sur ce lit ? Je sais ce que je fais, mon cher !

Il lui montra la seringue.

-Celle-ci, c'est la dernière. Vous ne vous réveillerez pas par la suite, j'en ai peur. Mais je tenais personnellement à vous remercier pour votre collaboration. Physiquement, je veux dire.

Luca hurla de plus belle lorsque l'aiguille s'enfonça dans sa jugulaire, le docteur maniant ses outils d'une main experte. Le produit anesthésiant se répandit encore plus rapidement dans son système, le rendant de nouveau engourdi.

Avant même que son œil encore valide se referme, Adrien rajusta ses manches et retourna à son travail, reprenant les baguettes en métal pour continuer à travailler sur la collecte d'organes. Luca se sentit littéralement partir, résultat de l'injection, comme si le monde disparaissait derrière un voile obscur. La voix du docteur lui parvint de loin. L'homme chantonnait joyeusement en agrippant les boyaux de son patient pour les sortir méthodiquement. 

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